Editos.Il était une fois les Arabes

Le Qatar a joué un rôle indéniable dans le conditionnement de l’opinion et l’amplification du “Printemps arabe”. Crédit photo : Nureldine/AFP

Pays arabes sunnites, peuples liés par des liens de sang, assemblage de tribus qui ont un pied dans un territoire et l’autre chez le voisin, l’Arabie saoudite, l’Egypte, les Emirats arabes unis et le Bahreïn se sont pourtant donné le mot pour mettre au ban le Qatar, le petit frère, “accusé” de soutenir le “terrorisme”. 

Sommes-nous en train d’assister à la fin du mythe du monde arabe ? Qui pouvait croire un jour que la déchirure entre “les frères arabes” pouvait aller jusqu’à la rupture, voire le conflit armé entre deux Nations partageant une culture similaire et dans la majorité des cas, la même religion.

Il n’a pas échappé aux observateurs internationaux que la rupture a été consommée au lendemain de la visite de Donald Trump à Riyad, le 21 mai. Quand a été célébrée en grande pompe “l’alliance historique retrouvée entre les Etats-Unis et les pays arabes sunnites”. Si Riyad semble avoir décidé de ne plus tolérer le moindre écart au sein du “sunnistan”– dont il s’est érigé en tuteur, quitte à embraser la région – c’est qu’il est bien conforté dans sa position par le projet de Donald Trump de créer un Otan arabe, lequel aurait pour vocation de contrer avant tout l’activisme chiite.

Un Qatar plus wahhabite que les wahhabites

Si le soutien au terrorisme est un prétexte tout trouvé, dans ce domaine, les Saoudiens, géniteurs du wahhabisme, devraient bien se garder de jeter la première pierre. Pour ceux qui ne le savent pas encore, le Qatar est plus wahhabite que les wahhabites, en témoigne Youssef Al Qaradawi, le téléprédicateur d’Al Jazeera. Surnommé le “mufti de l’Otan”, il avait vocation à assurer la relève des cheikhs saoudiens, malmenés par l’usage immodéré de fatwas ridicules depuis qu’ils sont devenus la risée des réseaux sociaux. L’Arabie saoudite et le Qatar se sont pendant longtemps partagé les rôles, au point que le petit wahhabite fera office de back-office pour le recyclage des avatars de la diplomatie saoudienne.

Au final, nous héritons d’un Irak, d’un Yémen, d’un Soudan, d’une Libye et d’une Syrie revenus à la Préhistoire par la grâce de guerres sectaires menées par procuration pour le compte des Saoudiens. Alors que la Palestine, à l’abandon, en état de décomposition avancée, le Sud-Soudan et le Kurdistan irakien, mués en simples plateformes opérationnelles israéliennes sur les deux versants du monde arabe, sont l’illustration du plus grand malheur des Arabes et des musulmans d’aujourd’hui.

Plus récemment, cheval de Troie de l’Amérique dans le monde arabe, le Qatar a joué un rôle indéniable dans le conditionnement de l’opinion, l’encadrement et l’amplification du fameux “Printemps arabe”, allant du golfe pétro-monarchique aux pays de la Méditerranée.

Le poison salafiste se nourrit du désespoir des peuples

Que le Qatar accueille divers groupes islamistes, personne ne peut le contester. Mais le poison salafiste n’est ni qatari, ni égyptien, ni tunisien, il traverse le monde arabe de part et d’autre et si ce monde est en danger, c’est justement à cause de ce cancer qui se nourrit désormais du désespoir des populations pour se poser en sauveur de l’Humanité. Les islamistes ne sont pas responsables des maux économiques et sécuritaires de tous ces pays, au contraire, ils se posent comme une transition salutaire pour remplacer, par la force ou par les urnes, les régimes de la région. Mais ce qui vaut pour le golfe, vaut pour les autres pays arabes. Et toute réflexion en profondeur sur la déliquescence du monde arabe aujourd’hui interroge forcément sur le rôle des islamistes dans cette plaie béante qui menace la pérennité même du monde arabe.

Dans sa version moderne, cette vision du monde a donné le pouvoir aux partis islamistes pilotés par des individus à la soif de pouvoir inégalée. Ce n’est pas anodin si des leaders comme Morsi, en Egypte, ou Benkirane, au Maroc, ou encore Ghannouchi, en Tunisie, ont bataillé pour s’attribuer les ministères régaliens.

L’arabisme est mort, vive l’islamisme !

En face, le camp de la “modernité”, accusé de trahison, empêtré dans son allégeance aveugle “aux valeurs décadentes” de l’Occident, n’a pas pu faire front commun pour contrer la propagation des idées salafistes et la violence symbolique exercée par les militants de base radicaux sur la société entière. Une fois au pouvoir, ceux-là ont vendu aux populations l’émergence d’une nouvelle ère, l’espoir d’un avenir meilleur. Au final, c’est une vision rétrograde du monde et de la société qu’ils ont voulu imposer au corps social. Quant à l’urgence de la création d’emplois durables et dignes, la recherche de solutions pour le partage des richesses, l’évolution des institutions, de l’appareil économique, administratif et éducatif, il va falloir repasser. L’arabisme est mort, vive l’islamisme ! Faut-il voir dans ces luttes fratricides un remake des déchirements qui ont marqué le monde arabo-musulman depuis sa naissance ? Les points communs ne sont pas rares et la mise en avant de la parole de Dieu pour justifier la guerre des hommes est toujours d’actualité. Sans remonter jusqu’au massacre de Karbala où la famille du calife Ali a été décimée, la longévité des conflits sanglants qui opposèrent très souvent les membres d’une même communauté montre que l’usage de la religion pour justifier l’injustifiable n’a pas perdu son attrait pour les pouvoirs en place. Bien sûr, la tentation d’essentialiser les Arabes pour expliquer cette déchirure est grande et il n’est pas rare de trouver des voix prêtes à céder à cette tentation, à l’instar de grands penseurs. Comme Ibn Khaldoun, qui ne s’est jamais privé de dire tout le bien qu’il pensait de ses compatriotes, notamment dans sa célèbre Moqadima (discours sur l’histoire universelle, ndlr) : “Tous parmi eux aspirent à commander : il est extrêmement rare que l’un d’eux consente à abandonner l’autorité à un autre, fût-il son père, son frère, ou le principal de sa famille, et encore n’agit-il ainsi qu’à contrecœur et par respect humain. Si bien qu’un grand nombre d’entre eux sont pourvus d’autorité et de pouvoir, qui pressurent et tyrannisent concurremment leurs sujets, et c’est la ruine et la fin de la civilisation.”

Occulter le fléau du sous-développement

Aujourd’hui, l’idée d’une “Grande Nation arabe” fondée sur l’appartenance à une même culture et une même religion, est révolue, mais c’est l’enfermement idéologique qui fait aujourd’hui le malheur des Arabes. Un monde qui n’a jamais touché le fond de manière aussi flagrante, paralysé par des luttes intestines quasi tribales, emprisonné dans le souvenir mythique d’un âge d’or, empêtré dans un nationalisme fossilisé et prisonnier d’une idéologie wahhabite passéiste. Depuis toujours, les Arabes se sont sentis investis d’une vocation messianique et cette obsession n’a pas tout à fait disparu, au contraire. Au vu du piètre exemple qu’ils présentent aujourd’hui au reste du monde, ce mythe qui continue à nourrir l’identité collective arabe ne sert plus qu’à occulter le fléau du sous-développement et à justifier les inexplicables inégalités criantes.

Le front saoudien profite pour l’instant de la bénédiction américaine, mais celle-ci est loin de constituer un chèque en blanc pour Riyad. Le véritable danger viendra surtout des provocations des autres puissances régionales. Ankara cherche à profiter de la zizanie pour rallier les membres dissidents du camp adverse. Téhéran bombe le torse et ne cache pas son impatience d’en découdre avec les Saoudiens. Quel est le funeste scénario qui attend encore les populations arabes ? Le plus grave dans la situation présente, c’est que l’on soit, à ce jour, totalement incapable de prédire quel type d’enfer on nous prépare dans les coulisses.

MAGAZINE JUILLET-AOUT 2017

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