Elle raconte.La chute du dernier Shah d'Iran

crédit photo : UPI/AFP

LE CONTEXTE 11 février 1979

La révolution iranienne, souvent appelée révolution islamique, est le processus de renversement du gouvernement impérial de Mohammad Reza Pahlavi, deuxième shah de la dynastie Pahlavi, au pouvoir en Iran depuis 1953. Il démarre par la mobilisation citoyenne, puis s’intensifie au début des années 1970 avec l’organisation de la lutte armée, pour aboutir en janvier 1979 à la chute du régime. L’ayatollah Khomeyni en profite pour s’installer au pouvoir dès février et transforme le régime en une autocratie religieuse dictatoriale. Cette révolution augure la montée des pouvoirs islamistes dans le monde. Les opposants au shah, qui s’étaient battus pour sa chute et constituaient la réalité de la diversité de la société iranienne, ont été violemment réprimés. Malgré leur mobilisation massive, les Iraniens sont passés d’une dictature à une autre. Parmi les groupes armés révolutionnaires, il y avait les Fedayin du peuple, d’obédience marxiste-léniniste, et les Moudjahidin du peuple, auxquels appartient la famille de Zahra. Ce groupe de militants musulmans démocrates et anti-intégristes est aujourd’hui l’un des fers de lance de l’opposition au pouvoir des mollahs, en place depuis quarante ans.

Le Témoin : ZAHRA REZAÏ

Zahra Rezaï est née en 1929 à Téhéran. Issue d’une famille religieuse de classe moyenne, elle est mariée toute jeune à un commerçant du bazar. Zahra a eu huit enfants, tous engagés dans l’opposition à la dictature en Iran. Trois garçons ont été tués par la police politique du shah, deux filles par celle des mollahs. Aujourd’hui réfugiée politique en France, elle est une figure des mères de révolutionnaires iraniens. Sa famille et sa vie entière sont intimement liées à l’histoire de son pays, dont elle est un témoin ineffable.

Déjà, sous le régime de Reza Pahlavi (qui régna de 1925 à 1941, ndlr), il y avait beaucoup de misère et les opposants étaient réprimés. Le port du voile était ­interdit dans la rue. On nous l’arrachait de force. Quand mes enfants ont grandi, c’était son fils, Mohammad Reza Pahlavi, qui tenait le pouvoir. La Savak, sa police politique, ­surveillait tout le monde. Ahmad, mon aîné, est le premier de notre famille à être entré dans l’opposition. C’est lui qui a ouvert la voie.

Trois fils exécutés

Le jour de l’oral de son baccalauréat, des hommes de la Savak sont venus le voir et lui ont dit : ‘Si tu veux continuer à étudier, il faut quitter l’opposition.’ Il a abandonné ses études et a rejoint le mouvement des Moudjahidin du peuple. Tous ses frères et sœurs ont suivi. Ils me donnaient beaucoup de livres à lire. Celui qui m’a le plus marqué est La Mère, de Maxime Gorki, qui raconte comment une mère de famille ­ouvrière des faubourgs a soutenu et accompagné ses enfants dans la révolution russe. Ce livre m’a inspirée.

En septembre 1971, la Savak a fait une rafle chez nous. Reza, le cadet, a été arrêté. Ses frères, Ahmad et Mehdi, ont réussi à s’enfuir. Mais, en février 1972, Ahmad est mort lors d’un affrontement armé dans la rue. Il avait 24 ans. Puis, en avril, ils ont arrêté Mehdi, le plus jeune. Il a été exécuté quelques mois plus tard. Il n’avait pas 20 ans. Le jour de son exécution, je me suis rendue devant la prison. Les familles des autres prisonniers politiques pleuraient. Je ne voulais pas verser de larmes. Je voulais continuer ce qu’ils avaient commencé. On a aidé Reza à s’échapper de prison. Mais ils l’ont rattrapé et tué en juin 1973.

La croisade des mères

Notre famille est devenue un symbole de la répression et notre maison un lieu de rencontres des mères de révolutionnaires. Nous manifestions le plus souvent possible et faisions le tour des villes pour raconter l’histoire de nos enfants. On allait même rencontrer les ayatollahs, qui avaient une bonne relation avec le shah, à l’époque. On voulait qu’il cesse cette répression violente. Et en même temps, nous avons mis la lumière sur ce qui se passait dans les prisons iraniennes.

Quand la Savak est de nouveau venue chez nous, au printemps 1974, nous sommes tous allés en prison. Les femmes, les enfants… La plus jeune avait 3 ans. On a été torturés. Battus. Fatemeh, l’une de mes filles, était enceinte. Elle a accouché derrière les barreaux. Je suis restée enfermée trois ans, Fatemeh cinq.

Khomeyni et le retour de la terreur

Dehors, la lutte continuait. Les jeunes organisaient de grands rassemblements pour demander la libération des prisonniers politiques et le départ du shah. Ils brandissaient les portraits des leaders emprisonnés. Ma maison est restée un centre névralgique de l’opposition. Tout le monde venait chez nous, des Moudjahidin du peuple aux marxistes. On luttait tous ensemble.

Le 16 janvier 1979, je me suis rendue, avec trois autres mères, à l’université de Téhéran pour faire un discours. Quand je suis arrivée, la fac était déserte. On est sorties dans la rue et on a vu une foule amassée autour de la statue du shah, renversée par terre. Ils criaient : ‘Le shah est parti !’ Une des mamans a frappé le visage de la statue avec une pierre. C’était un moment très fort.

Les prisonniers politiques ont été libérés. Puis Khomeyni est rentré de France, le 1er février 1979. La presse étrangère le présentait comme le leader de la révolution. Il était très soutenu à ce moment-là. Il nous a invitées à un rassemblement. Beaucoup de mollahs lui avaient parlé de nous. On était populaires et musulmans. Avec d’autres mères, nous nous sommes rendues à la manifestation qu’il avait organisée au cimetière de Téhéran. Quand je suis montée sur scène, avec les couleurs des Moudjahidin du peuple, les mollahs m’ont évincée. On a été se plaindre auprès de Khomeyni. Il nous a dit : ‘Ce que vous voulez, je vous le donne.’ On lui a répondu : ‘Nous ne voulons pas que la révolution connaisse le même sort que celle de 1906’*.’ Il s’est mis en colère. Je ne l’ai jamais revu.

Khomeyni a imposé un régime religieux dur, puis il a pris le titre de Guide de la révolution. Il a créé le Hezbollah (à ne pas confondre avec le Hezbollah libanais, ndlr) pour réprimer ses opposants. Puis, un autre de ses groupes armés, la milice du bassidji, s’est attaqué aux gens dans la rue. Le 20 juin 1981, 500 000 personnes ont manifesté pacifiquement à Téhéran contre le nouveau régime. La répression a été sanglante. La terreur s’est de nouveau installée.

La fuite comme seule issue

Le régime nous a interdit d’organiser des cérémonies en mémoire de nos enfants tués par la répression du shah. Ils ont mis le feu à ma maison. Un des jeunes mollahs que j’avais connu est venu chez moi pour m’assassiner. A la dernière minute, il n’a pas pu. C’est lui-même qui m’a dit qu’on l’avait mandaté pour me tuer. Nous sommes entrés en clandestinité. Les mollahs faisaient dire, lors des prêches du ­vendredi qu’il fallait nous traquer et nous tuer. On a fui dans les montagnes kurdes, puis en Turquie et enfin en France, avec Fatemeh et ses enfants. Mes deux autres filles, Azar et Sedigheh, ont été tuées par les gardiens de la révolution. Azar avait 18 ans, elle était enceinte de six mois. On savait que les mollahs n’étaient pas clairs, mais jamais on ne s’était imaginé que ça irait aussi loin.”

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