Fatou Élise Ba : « On ne va pas tuer la solidarité même si l’espace associatif est dans un état déplorable »

 Fatou Élise Ba : « On ne va pas tuer la solidarité même si l’espace associatif est dans un état déplorable »

Fatou Élise Ba, chercheuse à l’IRIS et responsable du Programme Sécurité humaine.

Chercheuse associée à l’IRIS et responsable du Programme Sécurité humaine, Fatou Élise Ba analyse les pressions croissantes exercées sur le monde associatif. À l’occasion d’une conférence-débat organisée par l’IRIS et consacrée aux libertés associatives, elle alerte sur une convergence vers l’autoritarisme et sur les risques que fait peser la contraction des financements sur la société civile.  Fadwa Miadi

En bref

  • Fatou Élise Ba analyse les pressions exercées sur le monde associatif.
  • La « criminalisation grise de l’aide » passe notamment par des contrôles et des obstacles administratifs.
  • Le mouvement « antidroits » gagne du terrain dans plusieurs régions du monde.
  • La contraction des financements fragilise aussi le lien social porté par les associations.
  • Des marges de manœuvre juridiques et démocratiques existent encore pour les organisations de la société civile.

 


LCA : Le monde associatif est aujourd’hui l’objet de contraintes et d’attaques. On parle notamment de « criminalisation grise de l’aide », de quoi s’agit-il concrètement ?

Fatou Élise Ba : On a tendance à vouloir dépolitiser, neutraliser le monde associatif. En réalité, il est éminemment politique. Il s’inspire de la pratique militante, par la mobilisation citoyenne, le plaidoyer et parfois la désobéissance civique. C’est aussi pour cela qu’il subit aujourd’hui de nombreuses contraintes, parfois des attaques ciblées. Il n’est pas politique au sens partisan, évidemment, mais il participe pleinement à la représentation démocratique. Même lorsqu’il n’y a plus de démocratie dans un État, il reste un monde associatif, des organisations, une société civile, qu’elle soit formelle ou informelle.

Nous avons volontairement choisi un titre choc autour de la question de la « criminalisation de l’aide », parce qu’elle passe par de nombreuses mesures. Elles visent surtout à décourager les acteurs de l’aide, celles et ceux qui agissent auprès des personnes vulnérables. Cela concerne notamment l’accueil des populations migrantes et tout l’arsenal juridique français qui l’accompagne, mais aussi ce qui touche plus largement au pacte républicain.

Les associations parlent de « criminalisation grise de l’aide ». En gros, il ne s’agit pas forcément de condamner, mais de multiplier les contrôles, la surveillance, les gardes à vue, les obstacles administratifs. L’idée est d’épuiser l’engagement associatif, qu’il soit bénévole ou salarié.

À l’échelle internationale, on note une montée du mouvement « antidroits ». Comment cette tendance se manifeste-t-elle dans l’espace associatif ?

À l’échelle internationale, il y a une bascule, avec la montée de ce mouvement « antidroits ». Nous l’observons dans les démocraties occidentales mais aussi dans les pays du Sud. Il y a aujourd’hui un backlash en matière de droits humains. Aux États-Unis, depuis Trump, c’est extrêmement marqué, mais c’est aussi une tendance globale. En Russie, avec Poutine, ce mouvement est arrivé à son paroxysme. Ces forces utilisent des canaux numériques, des réseaux d’influence, des lobbys.

En Afrique de l’Ouest, on l’a vu notamment avec le durcissement des lois visant les personnes LGBT, les difficultés rencontrées par les organisations de la société civile ou encore les obstacles à la défense de la santé sexuelle et reproductive et du droit à l’avortement. Cette tendance « antidroits » cible particulièrement les plus vulnérables : les femmes, les migrants, les enfants etc.

Tout cela intervient dans un contexte de recul du droit international et des droits humains, alors même que les conflits se multiplient et que les financements se contractent. Or, quand on coupe les financements du monde associatif, on coupe aussi du lien social.

Face à cette évolution, quelles marges de manœuvre reste-t-il au monde associatif ?

En tant que chercheuse, j’observe et analyse les tendances mais ce que je peux dire, c’est que la convergence du monde actuel tend vers l’autoritarisme. Sans mobilisation globale, nous risquons de subir les prochaines années, et le monde associatif sera particulièrement impacté.

Depuis la construction du modèle militant associatif et des mouvements sociaux modernes, chaque fois qu’il y a eu des tendances autoritaires ou une remise en question des droits, cela s’est accompagné de contraintes, de blocages et de censures du monde associatif. Parce que c’est un espace politique : c’est l’espace politique du peuple, en réalité. Après, on ne va pas tuer la solidarité. Dans la pire situation au monde, avant que les secours arrivent, les réseaux solidaires locaux, c’est l’urgence avant l’urgence. Donc la solidarité citoyenne, il y en aura il y en a toujours eu. Mais elle est dans un état assez déplorable.

Il y a néanmoins des marges de manœuvre démocratiques et une mobilisation à construire au niveau associatif. Et l’angle juridique que nous aborderons lors de la rencontre est important. Il y a beaucoup de conférences sur la situation politique, sociale ou économique du monde associatif. Mais il est intéressant de regarder quel est le cadre juridique français qui permet de contraindre les ONG et sur quels recours juridiques elles peuvent s’appuyer.

Pour assister à la rencontre en présentiel ou en visio : https://www.iris-france.org/event/criminalisation-de-laide-et-offensive-anti-droits-quelle-riposte-des-acteurs-de-la-solidarite/

 

 

 

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Fadwa Miadi