La Série Musique.Le Rap, déjà 30 ans et n°1 des ventes

A bientôt 40 ans, Kerry James est considéré comme la figure de proue du “rap conscient” caractérisé par un engagement politique. (crédit photo : François Guillot/AFP)

MAGAZINE DECEMBRE 2017

Ventes de disques record, salles de concerts bondées, le rap français n’a jamais aussi bien marché qu’en ce moment. Pourtant, en tendant l’oreille, on réalise que quantité ne rime pas toujours avec qualité. 

De la musique contestataire aux textes ciselés et engagés de la fin des années 1990, il ne reste plus grand-chose. La plupart des rappeurs à la mode (Jul, PNL, Maître Gims...) ont opté pour un rap dansant, synthétisant leur voix et livrant des écrits qui feraient passer Ménélik pour la plus belle plume du rap français. Tentant de copier le modèle américain, ils délaissent le fond pour privilégier une forme vulgaire, comptant leurs liasses de billets et affichant dans leurs clips des femmes à moitié nues.

Les textes léchés et engagés sont loin

Un style qui plaît à une jeunesse dont la conscience politique s’amenuise chaque jour un peu plus. A l’ombre de cette soupe commerciale, certains continuent de surnager et tentent de maintenir sous respiration artificielle l’essence même du rap français des années 1990 : la puissance contestataire des textes.

“Qui prétend faire du rap sans prendre position ?”, lançait Calbo en 1998 sur le mythique album d’Ärsenik, Quelques gouttes suffisent. Vingt ans plus tard, on serait tenté de lui répondre tout le monde ou presque, tant le message semble passer au second plan pour la nouvelle scène rap de l’Hexagone. Des textes souvent bâclés et indignes de leurs glorieux aînés pour les puristes, mais force est de constater que ça marche.

Les chiffres des ventes donnent le tournis, les scènes ne désemplissent pas, les certifications (or, platine, diamant) pleuvent. MHD est en tournée aux Etats-Unis, PNL a été invité à se produire au célèbre festival californien de Coachella, Soprano vient de remplir le Stade Vélodrome, le rap français a le vent en poupe et ses albums s’arrachent dans les bacs.

De l’obligation du logiciel

Jul, le Marseillais aux textes à moitié français, a vendu en une semaine 50 000 exemplaires de son album Je ne me vois pas briller. PNL, lui, est devenu le premier groupe de rap indépendant à en écouler 500 000. Les deux frères de Corbeil-Essonnes, utilisateurs systématiques de l’auto-tune (un logiciel correcteur de tonalité), représentent à merveille le nouveau visage de la scène française. Des artistes qui surfent sur la vague du numérique pour se développer sans avoir besoin de radio ou télé. Ni même sans savoir chanter ou écrire. Le logiciel fait le boulot et, magie du numérique, voici la “pop d’aujourd’hui” comme la qualifie assez justement JoeyStarr (NTM). D’autres encore optent pour “le rap variété”. A l’image de ce que pouvaient proposer Ménélik ou Yannick (Mafia Trece) avec “Ces soirées-là”, il y a vingt ans. Maître Gims, Black M (Sexion d’Assaut) ou Soprano ont pris le relais, enquillant les titres dansants, aux textes creux et dénués de messages, à l’image de Sapés comme jamais. Au-delà du nivellement par le bas, on retrouve là une stratégie commerciale rodée. Peu importe les revendications, les engagements, les combats, il faut plaire au plus grand nombre pour vendre un maximum. Soprano en est l’exemple le plus criant. Découvert grâce à son superbe titre La Colombe, en 2006, l’artiste a peu à peu glissé lui aussi vers la variété. Un choix “payant” puisque son dernier album s’est vendu à 500 000 exemplaires et qu’il a rempli le stade Vélodrome il y a quelques semaines.

Rien de surprenant à ce qu’il partage la scène ce soir-là avec Black M et Jul. Et encore moins à le voir rejoindre Jenifer et Patrick Fiori dans le jury de The Voice Kids sur TF1. Pourtant, à l’ombre du show-business, une scène rap alternative, engagée mais inégale, tente de se faire une place. Youssoupha, Médine, Nekfeu, Orelsan ou plus récemment Bigflo et Oli ont au moins le mérite de continuer à travailler leur écriture à défaut de faire toujours de bonnes choses. Keny Arkana, figure de proue du rap altermondialiste, respire encore, et sa dernière sortie, L’Esquisse Vol. 3, s’est écoulé à près de 6 000 exemplaires en une semaine. Des chiffres encourageants, mais très éloignés de ceux de son camarade marseillais aux cheveux peroxydés.

La nostalgie des puristes

La nostalgie gagne les puristes et si la vieille garde meurt petit à petit, elle ne se rend pas : MC Solaar vient de sortir un album, IAM aussi, et la tournée des 20 ans de L’Ecole du micro d’argent affiche complet. L’âge d’or du rap français a fait un tabac partout dans l’Hexagone et les places pour les concerts de NTM, pour 2018, sont parties comme des petits pains. Sans parler de la réunification de la Fonky Family, au festival Marsatac cet été, qui a suscité une réelle effervescence. Et si on peut faire confiance à Kery James pour continuer le combat, on peut quand même se demander aujourd’hui si le fameux “rap de droite”, décrit par IAM dans son album Saison 5, n’aurait pas pris le pas sur le rap engagé.

La faute à une conscience politique qui semble s’être évaporée chez les rappeurs et Surtout chez ceux qui les écoutent. En 2002, alors que Jean-Marie Le Pen accédait au second tour de la présidentielle, un quart des 18-25 ans participait spontanément aux manifestations pour combattre le Front national. Les rappeurs, fédérés autour d’Akhenaton (IAM), avaient réalisé une vidéo distribuée dans les quartiers et appelant à contrer le président frontiste. Cette année, Marine Le Pen s’est hissée au second tour de la présidentielle dans l’indifférence générale, sans un sursaut, ou presque, de la jeunesse ni du milieu rap. “Les temps changent” chantait Solaar. Pas toujours en bien, malheureusement.  

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