Mitterrand et la colonisation : Un passé qui divise, selon Pascal Blanchard

Crédit photo : JOEL SAGET / AFP
Dans son ouvrage François Mitterrand, le dernier empereur, Pascal Blanchard analyse les liens entre Mitterrand, la colonisation et la Françafrique. Aux côtés de Nicolas Bancel, l’historien publie ce travail au moment où les tensions mémorielles entre la France, l’Algérie et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne se ravivent.
Numéro 209 – Février 2026
En bref :
- Pascal Blanchard analyse le rôle de Mitterrand dans la colonisation et la Françafrique.
- L’ancien président apparaît comme une figure de continuité entre empire colonial et Ve République.
- Son parcours éclaire les tensions mémorielles actuelles entre la France, l’Algérie et plusieurs pays africains.
Pourquoi avoir choisi l’ancien président de la République comme point d’entrée pour interroger la continuité entre colonisation, décolonisation et Françafrique, alors qu’il demeure une figure largement sacralisée par l’ensemble de la gauche française ?
Pascal Blanchard : François Mitterrand est l’une des figures majeures de l’histoire politique de notre pays au cours du XXe siècle. Sur plus de soixante ans, de 1931 à 1995, il permet de suivre les méandres d’un parcours politique en lien avec la colonisation, puis avec la Françafrique. Au plus haut sommet de l’Etat. Il est, certes, sacralisé “à gauche”, mais pas seulement. En effet, sur le site officiel de l’Elysée, on le présente encore comme un grand décolonisateur. Ainsi, le temps était donc venu de porter un regard d’historien sur ce passé qui éclaire notre présent. En outre, ce travail est publié trente ans après la fin de son second septennat et au moment du 30e anniversaire de sa disparition (en janvier 1996). Cette distance est sans conteste nécessaire pour porter enfin un regard lucide sur cette personnalité hors norme, loin des polémiques et des enjeux idéologiques.

Votre livre montre que François Mitterrand n’est pas un cas isolé, mais l’incarnation d’un système politique, d’une manière de penser le destin de la France sous les IIIe puis IVe Républiques.
Pascal Blanchard : En effet, le rêve de François Mitterrand fut d’abord de conserver le domaine colonial de la France, source de grandeur à ses yeux, comme pour la majorité des hommes politiques de son temps. Une fois devenu président, il n’aura de cesse d’affirmer et de rappeler la puissance de la France en Afrique et dans les outre-mer. C’est sa vision du monde : celle d’un homme né pendant la Grande Guerre, qui a grandi avec l’apogée coloniale des années 1920-1930, et avec l’idée que les colonies ont sauvé la France en 1944-1945. C’est un adolescent qui admirait les taches roses sur les cartes murales des écoles, qui écoutait les Pères blancs et leurs récits lors de conférences sur l’évangélisation de l’Afrique, et qui a été traumatisé par Fachoda. Il est de ce temps-là.
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Tout commence pour lui avec l’Exposition coloniale internationale de Paris en 1931.
Pascal Blanchard : oui tout à fait. Il s’engage ensuite à l’extrême droite pour soutenir la conquête italienne et fasciste de l’Ethiopie en 1935…Au lendemain de la guerre, il effectue plusieurs voyages en Afrique subsaharienne et en Algérie (1947, 1949 et 1950) et réclame le ministère de la France d’outre-mer en 1950. Puis, de juin 1954 à mai 1957, il est ministre de l’Intérieur et de la Justice pendant la guerre d’Algérie, ainsi que lors des “événements” en Tunisie et au Maroc. Quarante-cinq condamnés à mort algériens seront guillotinés alors qu’il est ministre ; il n’accordera sa grâce qu’à une infime minorité des condamnés.
François Mitterrand est certes un “réformateur”, mais il cherche par tous les moyens à conserver l’Union française. Il réforme pour garder l’empire ; il négocie avec les “élites africaines”, comme Félix Houphouët-Boigny et le Rassemblement démocratique africain (RDA). C’est un pragmatique, disposé à abandonner l’Indochine pour sauver l’Afrique, et notamment l’Algérie.
Cette vision du monde héritée de l’empire colonial explique-t-elle, selon vous, la continuité de sa politique africaine une fois à l’Elysée ?
Pascal Blanchard : Avec la victoire de 1981, obtenue grâce au soutien des rapatriés d’Afrique du Nord, notamment de leur plus importante association, Le Recours, en échange de l’amnistie des putschistes de l’Algérie française (en 1982), François Mitterrand réorganise en quelques mois les mécanismes gaullistes de la Françafrique. Il va jusqu’à faire de son fils Jean-Christophe Mitterrand le “Monsieur Afrique” de l’Elysée. C’est en avril 1981 qu’il scelle l’accord avec Le Recours, lors d’un discours à Avignon. Arrivé au pouvoir, il effectue l’un de ses premiers voyages officiels hors de France en Algérie, fin novembre 1981. Le double jeu est parfait : il “charme” les autorités locales dès son arrivée. Il s’incline notamment devant la tombe de Houari Boumédiène.
Le livre montre également comment, pendant une quinzaine d’années, François Mitterrand a imaginé, avec son conseiller Maurice Benassayag, un musée nostalgique de la colonisation à Marseille. Cette histoire se termine tragiquement avec le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, la responsabilité de François Mitterrand, ainsi que son aveuglement concernant l’implication de la France.
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En quoi les responsabilités ministérielles de François Mitterrand dans les années 1950 éclairent-elles ensuite ses choix politiques en tant que président de la République ?
Pascal Blanchard : Il a exercé près d’une dizaine de responsabilités ministérielles : Anciens combattants, Information, Outre-mer, Intérieur, Justice… A chaque fois, la question coloniale est centrale ou périphérique entre 1946 et 1957. Mais c’est surtout son lien avec l’Algérie, depuis son voyage de 1947, puis comme ministre de l’Intérieur et de la Justice, qui va marquer durablement sa relation à ce passé. Tout au long des années 1960, François Mitterrand reste fidèle à l’Algérie française, notamment en témoignant au procès du général Raoul Salan en 1962, puis à travers les lois d’amnistie dont il est l’un des coauteurs en 1966 et 1968, avec le secrétaire général de la SFIO Guy Mollet.
Avant son accession à la présidence de la République en 1981, il fait appel au vote pied-noir et à l’association Le Recours, qui contribue à sa victoire. En échange, il s’engage à faire voter l’amnistie des généraux putschistes (en imposant le 49-3 contre son propre camp) et à bâtir un musée de la “nostalgie” de l’empire et de l’Algérie française à Marseille. Enfin, durant quinze ans, François Mitterrand neutralise toutes les initiatives, à gauche ou au sein du gouvernement. Celles visant à penser autrement la colonisation française en Algérie et ailleurs. Il faudra attendre Lionel Jospin et 1999 pour que la “guerre d’Algérie” soit reconnue comme telle.
La gauche française s’est longtemps présentée comme porteuse d’une rupture avec l’ordre colonial. Pourquoi cet impensé colonial à gauche est-il resté si longtemps hors du débat public ?
Pascal Blanchard : En revanche, la réalité est plus complexe. D’abord, il n’existe pas une gauche mais des gauches. L’héritage de ceux qui se réfèrent à François Mitterrand n’est pas le même que celui des tenants de Guy Mollet, d’Alain Savary ou de Michel Rocard, ou encore du Parti communiste. Il faut aussi distinguer, selon les époques, les anticolonialistes actifs et ceux qui admirent Pierre Mendès France pour son engagement en faveur de la paix en Indochine et d’une autre politique en Tunisie. L’impensé est aussi lié à ces mémoires opposées et conflictuelles. Aucune force de gauche n’a réussi à imposer une lecture commune du passé colonial.
Contrairement à la droite et à l’ultradroite, qui s’acheminent vers une lecture unifiée fondée sur le refus de toute critique. François Mitterrand a refusé de le faire, Lionel Jospin n’a pas réussi, et François Hollande n’a pas pu le faire. Enfin, l’histoire piège une grande partie des gauches : la colonisation fut aussi une idée républicaine, et une idée de gauche, au début de la IIIe République. Le processus de prise de conscience de cet héritage est long, très long.
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La Françafrique est associée aux réseaux gaullistes : vous montrez que François Mitterrand ne les a pas démantelés mais réinvestis et pérennisés…
Pascal Blanchard : Tout à fait. Si la Françafrique n’avait pas existé, François Mitterrand l’aurait inventée. C’est sa vision des relations avec l’Afrique et les outre-mer. Pendant quelques mois, avec Jean-Pierre Cot et le Parti socialiste, il donne l’illusion d’un tournant fondé sur le développement et le tiers-monde. Puis il remet en place la Françafrique, sans Jacques Foccart. Le “dernier empereur” gère cette question comme son domaine réservé et nomme son fils Jean-Christophe – surnommé “Papa m’a dit” – au poste de conseiller Afrique à l’Elysée. Les affaires ne cessent pas, malgré les discours, comme celui de La Baule. Les interventions militaires se poursuivent et, au final, rien ne change, jusqu’à produire la politique française au Rwanda en 1994.
Pourquoi la question des responsabilités politiques françaises en Afrique postcoloniale reste-t-elle aussi difficile à nommer clairement ?
Pascal Blanchard : Sans connaissances, aucune reconnaissance n’est possible. En effet, les imaginaires dominent le réel. La France n’a pas conscience de sa propre histoire ; elle regarde ce passé à travers un prisme mythologique. En face, les revendications de réparations et les demandes financières inquiètent. Personne ne veut regarder ce passé en face, ni ouvrir un espace de négociation, comme ont pu le faire d’autres pays. Pourtant, à bas bruit, malgré les critiques, un travail est engagé avec François Hollande, puis Emmanuel Macron : commissions historiques, restitutions de biens culturels, reconnaissances symboliques.
Les députés algériens ont adopté une loi qualifiant la colonisation française de “crime d’Etat”. Que dit ce décalage entre récits mémoriels français et algérien ?
Pascal Blanchard : Chacun agit avec ses peurs, ses enjeux et ses fantômes. Dans ce cadre nationaliste, rien n’est possible. L’histoire ne peut pas s’écrire sous l’égide du politique. Le vote de cette loi fait suite à la conférence d’Alger de novembre 2025 sur les réparations coloniales. Ainsi, le débat se déplace du champ historique vers celui du droit international. La question juridique mérite d’être posée à l’aune des accords d’Evian, qui instaurèrent une amnistie totale. En revanche, sur la question des essais nucléaires français, les demandes algériennes apparaissent recevables, notamment en matière d’indemnisation. Au-delà des débats politiques, l’histoire doit rester un espace de discussions et de désaccords. Le droit ne peut ni dire le passé ni interdire aux citoyens d’en proposer d’autres lectures. Sinon, demain, la France pourrait adopter une loi condamnant tous ceux qui ne glorifieraient pas la période coloniale…

Foire aux questions (FAQ)
Quel est le rôle de Mitterrand dans la colonisation française ?
Selon l’historien Pascal Blanchard, François Mitterrand s’inscrit dans une continuité politique héritée de la colonisation. Son parcours, notamment pendant la guerre d’Algérie, éclaire ses choix ultérieurs en matière de politique africaine.
Comment Mitterrand est-il lié à la Françafrique ?
Une fois président, Mitterrand maintient et réorganise les réseaux de la Françafrique. Il prolonge ainsi des pratiques issues de la période coloniale dans les relations entre la France et plusieurs pays africains.
Pourquoi la colonisation reste-t-elle associée à Mitterrand ?
Parce que l’engagement politique de François Mitterrand débute à une époque où la colonisation structure profondément la vie politique française. Cette vision du monde influence durablement ses décisions, y compris à l’Élysée.
Quel lien entre Mitterrand et la guerre d’Algérie ?
Mitterrand occupe des fonctions clés pendant la guerre d’Algérie, notamment comme ministre de l’Intérieur et de la Justice. Cette période joue un rôle central dans sa trajectoire politique et sa relation au passé colonial.
Pourquoi la mémoire coloniale divise-t-elle encore aujourd’hui ?
Les tensions mémorielles entre la France, l’Algérie et plusieurs pays africains s’expliquent par l’absence de lecture commune du passé colonial. Le cas Mitterrand sur la colonisation illustre ces divisions persistantes.
