Point de vue. Erdogan ou la dictature de salut islamiste

Recep Tayyep Erdogan, président de la République de Turquie. KAYHAN OZER / ANADOLU AGENCY / AFP

Si on ne peut pas qualifier Recep Tayyep Erdogan de démocrate, même s’il a été élu démocratiquement, ni même de semi-démocrate, en raison de l’abattage des libertés individuelles en Turquie, de la violation des droits de l’homme, de la persécution et l’emprisonnement de milliers de personnes, de la manipulation du terrorisme régional, de  la contrainte exercée sur une société, pourtant laïcisée et modernisée par Kamel Ataturk, pour qu’elle adhère à une idéologie théocratique des Muslim Brothers, teintée de populisme national, alors ne peut-il être autre chose qu’un dictateur de type islamiste ?

N’est-il pas un dictateur celui qui tente de s’incruster au pouvoir par la force, en manipulant les institutions à sa guise, en fabriquant de toutes pièces des ennemis potentiels à persécuter, comploteurs manipulés par l’Occident séculier, en vue de sauver l’islamité du pays? Au surplus l’agressivité de sa politique étrangère, ses incursions dans les territoires des pays limitrophes, ses menaces et chantages diplomatiques non feutrées, comme celles qu’il vient de proférer ces jours-ci en Tunisie contre le dictateur syrien, ou comme son geste de « rabaâ », signe de ralliement des Frères Musulmans, affiché avec outrecuidance en présence du président républicain Essebsi, ne sont-ils pas le propre même des dictateurs qui, peu légitimes à l’intérieur, tentent de s’étendre par la force, la menace et le chantage à l’extérieur ?

Il est en effet difficile de trouver une épithète autre que celle de « dictateur » pour qualifier l’exercice du pouvoir d’Erdogan. Un dictateur islamiste qui règne sans partage, reniant la démocratie qui l’a fait naître, imposant quoiqu’il en coûte l’idéologie islamiste. Voyons les caractéristiques de cette dictature.

- Erdogan est d’abord un dictateur de par le caractère moniste du pouvoir qu’il a développé ces dernières années. Il concentre de plus en plus de pouvoirs entre ses mains. Ses derniers mandats ne sont autre chose qu’une montée en puissance ininterrompue de son propre pouvoir, qu’il voudrait sans rival, déclaré ou potentiel. Pour cela, il n’a cessé de maintenir sa position par la force et l’intimidation. Il fait alliance avec l’extrême droite nationaliste et la frange ultranationaliste pour parvenir à ses fins. Il reprend dès 2015 son conflit avec les Kurdes, avec lesquels il a pourtant entamé antérieurement des négociations de sa propre initiative, afin de durcir la répression et éliminer toute opposition. Les Kurdes ont, il est vrai, marqué une progression électorale par rapport à l’AKP aux législatives de juin 2015, dans lesquelles Erdogan a perdu la majorité absolue. Il rompt alors le dialogue avec les Kurdes et organise de nouvelles élections en novembre 2015,qui lui permettent de reprendre sa majorité absolue .Il gagne son pari. Le chemin se trouve balisé. Majorité absolue veut dire pour lui autorité absolue. Une autorité qui s’est abusivement dilatée après le putsch raté de 2016. Ce dernier putsch lui a donné des ailes, et aussi des prétextes. C’est un peu l’officialisation de la dictature islamiste en Turquie, qui était jusque-là, à l’état semi-latent, qui n’attendait qu’un geste, qu’un incident pour se manifester dans toute sa plénitude. En déjouant le coup d’Etat, il a du coup acquis une sorte de « légitimité » dictatoriale, une justification de l’injustifiable. Des rumeurs à Ankara prétendent qu’il est malade, atteint d’un cancer au côlon, qu’il a des problèmes d’épilepsie, qui faussent son jugement et sa santé mentale. Rien n’y fait. Le 16 avril 2017, Erdogan institutionnalise la dictature à travers un référendum tendant à réviser la Constitution pour mettre en place un régime hyper-présidentiel, pouvant le maintenir théoriquement au pouvoir jusqu’en 2029.

-Erdogan est ensuite un dictateur de par le contrôle social intense qu’il a instauré en Turquie, aboutissant à une terreur généralisée. Arrestations arbitraires massives et sans freins, purges dans tous les secteurs professionnels, politiques (partis, maires, députés, militants), économiques, judiciaires (magistrats), universitaires, médiatiques (140 médias fermés, 700 cartes de presse annulés et 100 journalistes emprisonnés, d’après Reporters sans Frontières), plus de 150 000 fonctionnaires, étiquetés pro-putschistes, ont été démis de leurs fonctions, sans oublier les Kurdes et les Gulénistes se comptant par dizaines de milliers, ainsi que les procès expéditifs. Tout cela a fini par instaurer progressivement un climat de terreur dans la société turque. Une terreur qui n’a rien à envier à celles de Robespierre, Hitler ou de Staline. Au total, un million de personnes ont été privés de moyens de subsistance et de salaires. Les passeports des dits « complotistes » sont retirés. Les journaux indépendants ou d’opposition ne paraissent plus, sont interdits, leurs directeurs arrêtés. Les citoyens turcs commencent à se méfier les uns des autres, ils ne s’expriment plus librement, même entre eux. La peur d’être suspecté rentre de plus en plus dans les mœurs. Plus aucun universitaire ne peut voyager librement sans autorisation formelle des  autorités. Des collègues amis turcs ont annulé leur participation à des colloques internationaux et des réunions dans des instances internationales pour n’avoir pas été autorisés à se rendre à l’étranger. Ils se croient eux-mêmes partout observés et surveillés. Ceux qui s’expriment librement dans les médias étrangers sont plutôt des personnes qui résident à l’étranger. Comme autrefois les Tunisiens exilés sous Ben Ali. La terreur a bien atteint sa cible. On se souvient de Hannah Arendt qui considérait « la terreur » comme l’essence des régimes totalitaires. Erdogan suspecte une grande partie de la société entière d’être contre lui, alors il la terrorise pour que la suspicion soit omniprésente, pour régner par le silence, comme l’ont fait plusieurs dictateurs dans le passé.

-Erdogan est enfin un dictateur, en ce qu’il a imposé une dictature de salut islamiste à la société et au monde. Le progrès économique de la Turquie de ces dernières décennies est une réalité certes, mais dans le cas d’espèce, c’est de la poudre aux yeux. Ce progrès n’est pas favorable à la liberté des Turcs, mais sert de propagande politique pour la diffusion du modèle islamique. Comme autrefois en Union soviétique lorsque l’industrialisation féroce et l’envoi des spoutniks servaient le communisme « scientifique ». Erdogan se croit investi d’une mission politique supérieure au nom de la Umma. Il veut rétablir la peine de mort en bon musulman. Peut-être viendra le temps de la police religieuse, comme en Arabie Saoudite, ou encore de la chariâ à la place d’une Constitution. L’Europe l’en empêchera sans doute, mais c’est dans la logique des choses. La persécution des démocrates laïcs et modernistes ne lui suffit plus. Il veut défendre tous les musulmans de la terre, opprimés par l’Occident chrétien, anti-islamique. Il finance et aide les islamistes et leurs réseaux dans le monde arabe, vole au secours des palestiniens contre Israël au nom de la solidarité musulmane. Il insulte les Etats-Unis et les pays membres de l’Union européenne, des faux amis, ennemis de l’islam, qui veulent réduire la Turquie à néant. Ses discours à connotation islamiste sont transmis au monde entier plusieurs fois par jour. Sa grandeur dépasse la sphère étroite de la Turquie. Elle se veut transnationale, islamique, impériale, comme l’était la dynastie ottomane ou le califat.

La solidarité islamiste n’est pas un vain mot pour Erdogan. Un politologue turc Bayram Balci fait remonter son acharnement islamiste à « la hantise de l’échec égyptien ». L’AKP et Erdogan avaient en effet poussé les Frères Musulmans égyptiens à se présenter aux élections après le printemps arabe et ont applaudi l’accès de Morsi au pouvoir. Le coup d’Etat d’Al-Sissi de 2013 contre Morsi et la chute de ce dernier ont été très mal ressentis par Erdogan. D’après Balci, « Le sort d’Erdogan est désormais lié à celui de Morsi. Il est persuadé que s’il faiblit lui-même, il subira le même destin ».Il ne veut pas être un second Morsi.

N’oublions pas que l’AKP est au pouvoir depuis 2002. Pendant quinze ans, Erdogan a eu tout le loisir de transformer une société profondément laïque et tournée vers l’Occident en faisant taire les citoyens par le « miracle économique ». Les Tunisiens en savent quelque chose. Les Turcs voulaient un rapprochement avec l’Europe. Erdogan a au contraire fortement islamisé la société, surtout les couches populaires, son électorat fidèle. Il est persuadé que son rejet par l’Europe devrait l’orienter vers l’Est, vers l’Asie centrale, vers le Moyen-Orient, et surtout vers un islamisme proclamé tout haut, comme une nouvelle stratégie d’influence régionale et globale.

C’est celui-là le fameux « modèle islamiste », une dictature de salut islamiste, vers lequel se sont précipités les islamistes arabes de tous bords. C’est cela l’islam au pouvoir lorsqu’il est issu d’une élection pluraliste ou démocratique. Comme quoi, il ne faut pas confondre la source du pouvoir (populaire) et l’exercice du pouvoir (autoritaire). Leur confusion a souvent fait les dictatures, laïques ou religieuses.

Hatem M'rad

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