Point de vue. Le Liban, l’éternelle victime des guerres du Moyen-Orient

 Point de vue. Le Liban, l’éternelle victime des guerres du Moyen-Orient

Décombres après une frappe aérienne israélienne visant le quartier de Mar Mikhael, dans la banlieue sud de Beyrouth, le 6 mars 2026. (Photo AFP)

Le Liban, pays de civilisation, ne mérite pas d’être situé au cœur de la géopolitique belligérante du Moyen-Orient pour devenir acteur malgré lui dans des guerres qui ne le concernent pas.

 

Une fois de plus, les bombardements frappent Beyrouth et le sud du Liban. Les images de quartiers détruits, de populations déplacées et de capitales plongées dans l’angoisse rappellent tragiquement combien ce beau pays, sans doute le plus civilisé du monde arabe, semble condamné à subir les secousses des conflits du Moyen-Orient. Chaque nouvelle escalade régionale paraît inévitablement finir, tôt ou tard, par atteindre le Liban. Une malédiction. Cette répétition soulève une question lancinante : ce petit pays, et sa capitale en particulier, sont-ils prédestinés à être les victimes des guerres conduites par d’autres États et groupes militaires, et dont les finalités et les intérêts concernent rarement le Liban ?

Situé sur la rive orientale de la Méditerranée, à la frontière d’Israël et au voisinage immédiat de la Syrie, le Liban occupe, il est vrai, une position stratégique dans l’équilibre du Moyen-Orient. Depuis des décennies, les tensions régionales se répercutent presque mécaniquement sur son sol. Dès les années 1970, la présence de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) sur le territoire libanais avait transformé le pays en base arrière du conflit israélo-palestinien, provoquant les interventions militaires israéliennes et contribuant à l’embrasement qui a conduit à la guerre civile libanaise entre 1975 et 1990, quinze ans durant lesquels le Liban n’avait plus d’État, mais seulement des factions confessionnelles liées à des puissances régionales et internationales. Il est curieux que, depuis cette guerre, la logique reste en partie la même, alors même que les acteurs ont changé. Le pauvre Liban se trouve irrémédiablement entraîné dans des confrontations qui dépassent largement ses propres intérêts nationaux.

 

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Aujourd’hui, le champ de bataille libanais est surtout lié à la rivalité stratégique entre Israël et l’Iran. Le Hezbollah, mouvement chiite né dans les années 1980 avec le soutien de Téhéran, se trouve au cœur de cette confrontation. À la fois parti politique influent au Liban et organisation militaire très structurée, le Hezbollah constitue pour Israël la principale menace à sa frontière nord, tandis qu’il représente pour l’Iran un instrument essentiel de son influence régionale. Dès lors, chaque montée de tension entre ces deux puissances se répercute presque automatiquement sur le territoire libanais. Les frappes israéliennes visent les infrastructures et les positions du Hezbollah, tandis que ce dernier répond par des tirs de roquettes — aujourd’hui des missiles et des drones — ou d’autres formes de riposte. Le Liban se retrouve ainsi au centre d’un affrontement qui dépasse largement sa propre souveraineté.

 

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Il est vrai que la faiblesse structurelle de l’État libanais y est pour quelque chose. On le sait : depuis l’accord de Taëf clôturant la guerre civile de 1975-1990, le système politique du pays repose sur un équilibre confessionnel complexe entre communautés chrétiennes, sunnites, chiites et druzes, équilibre qui constitue à la fois la richesse et la fragilité du Liban. Conçu pour garantir la coexistence entre ces groupes multiconfessionnels, ce système ne va pas sans produire souvent des institutions paralysées et un pouvoir central limité. Dans ce cas, l’État peine à exercer pleinement ce que Weber appelait le « monopole de la violence légitime », laissant une place importante à des groupes armés non étatiques, se substituant à sa souveraineté. Le monde à l’envers. Le Hezbollah, en particulier, dispose d’une puissance militaire qui dépasse largement celle de l’armée nationale, ce qui signifie que la décision d’entrer en confrontation avec Israël ne relève pas toujours exclusivement des institutions libanaises, mais de ce groupe militaire.

 

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Les guerres par procuration sont courantes dans la politique du Moyen-Orient. Les rivalités entre puissances régionales, qu’il s’agisse de l’Iran, d’Israël ou d’autres acteurs, s’expriment souvent à travers des forces locales alliées. Le Liban, en raison de sa diversité politique et confessionnelle, devient alors un terrain particulièrement propice à ces affrontements indirects. Les acteurs internes y sont parfois soutenus ou influencés par des puissances extérieures. D’où la transformation des crises libanaises, qui se prolongent en conflits régionaux, pour ne pas dire internationaux. Dans cette configuration, Beyrouth occupe une place singulière. Capitale politique, économique et symbolique du pays, elle abrite le siège des institutions de l’État, mais aussi les centres de pouvoir de différents acteurs politiques et militaires. Certains quartiers, notamment dans la banlieue sud, sont considérés comme des bastions du Hezbollah et deviennent donc des cibles privilégiées lors des opérations israéliennes. On le voit tous les jours dans la guerre américano-israélo-iranienne d’aujourd’hui.

 

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Ainsi, si le Liban semble condamné à subir les conflits du Moyen-Orient, ce n’est ni par fatalité ni par simple malchance. C’est le résultat d’une combinaison redoutable entre une position géopolitique particulière, une base politique fragile et l’insertion du pays dans les rivalités stratégiques des puissances régionales. Tant que ces rivalités demeureront vives et que l’État libanais restera limité dans sa capacité à contrôler l’ensemble de son territoire et de ses acteurs armés, chaque crise régionale risque de trouver au Liban un nouveau front. L’État libanais ne décide pas, on décide pour lui. Aujourd’hui, encore une fois, il frôle la déliquescence. La population fuit le pays, malmené non par l’État ou un dictateur libanais, mais par des puissances étrangères et intermédiaires. Selon une ONG norvégienne, l’attaque israélienne a déjà fait 300 000 déplacés.

Et c’est pourquoi, tragiquement, Beyrouth continue de payer le prix de guerres qui, bien souvent, ne sont pas vraiment les siennes. On n’imagine pas les Américains et les Israéliens éliminer le régime des mollahs en Iran sans bombarder aussi son allié le plus fidèle, le Hezbollah, sur le sol libanais. Le destin du Liban semble souvent écrit dans une langue tragique : celle d’un pays trop petit pour contenir les ambitions qui s’y affrontent, mais trop grand pour subir le châtiment de tout le Moyen-Orient.