Point de vue.Populisme anti-élite

Le populisme est en train de progresser dans le monde et de poser de grands problèmes aux démocraties. Il remet en cause la capacité des élites politiques à résoudre les problèmes sociaux. Son discours excessif crée des déchirements d’ordre politique et provoque une crise de légitimité démocratique. Même la Tunisie est aujourd’hui concernée par ce phénomène.

Le populisme se mondialise de proche en proche. En Europe, il ne se réduit plus à l’espace politique d’un ou de deux pays, il irrigue tout le continent, de l’est à l’ouest, du nord au sud. Mais, il n’est plus spécialement européen, il se répand en Amérique Latine, notamment avec le chavisme, de Chavez à Maduro, et au Brésil avec Bolsonaro, aux Etats-Unis avec Trump, en Turquie avec Recep Tayyip Erdogan et même dans le monde arabe, comme récemment en Tunisie, avec le Parti Destourien Libre sous Abir Moussi ou avec le candidat médiatico-caritatif  Nabil Karoui.

Ainsi, de marginal, il y a une vingtaine d’années, le populisme est devenu un phénomène politique, qui s’enracine et se structure d’ailleurs dans beaucoup de démocraties, tout en s’adaptant aux spécificités de chaque pays. Le populisme est souvent imprégné par une idéologie locale, de gauche ou de droite, laïque ou religieuse (fascisme, nationalisme, communisme, islamisme, bourguibisme). Mais c’est aujourd’hui en Europe où il est le plus féroce et le plus idéologisé et où il a des repères historiques indéniables.

Il y a quelques moins, en novembre 2018, The Guardian a publié sur son site internet une grande enquête menée avec une trentaine de politologues, consacrée à l’ascension électorale des partis populistes en Europe. Il résulte de cette étude qu’après vingt ans de progression, un Européen sur quatre vote pour une force populiste. Ainsi, si on fait la moyenne des élections nationales des 31 pays étudiés entre 1998 et 2018, les statistiques montrent que les populistes européens passent de 7% des suffrages en 1998 à 30% environ en 2018. En 1998, seule l’Italie connaissait un vote populiste supérieur à 30% des suffrages. En 2018, les partis populistes recueillent plus de 40% des voix en Bulgarie, Hongrie, République tchèque et Italie. Onze gouvernements sont dirigés par ou associés à des populistes. Il y a vingt ans, 12,5 millions d’européens vivaient dans des pays dont le gouvernement comportait au moins un membre populiste, ils sont 170,2 millions en 2018. En Autriche, le Parti de la Liberté (FPÖ), parti populiste et nationaliste est aujourd’hui le 3e parti du pays avec 26% des voix. En Allemagne, l’AfD est le premier parti d’extrême droite qui a pu accéder à tous les parlements régionaux et avoir 92 députés au Bundestag. En France, on voit même deux partis populistes, un de droite « Rassemblement national » de Marine Le Pen et un autre de gauche, « La France insoumise » de Jean-Luc Mélenchon.

Aux dernières élections européennes de mai 2019, l’extrême droite nationaliste a progressé, certes, en passant de la septième à la troisième force européenne (115 sièges), mais elle ne peut aspirer à jouer les premiers rôles au Parlement européen, ni renverser la majorité nouvelle. Les compromis devront avoir lieu entre les Conservateurs (174 sièges), les Sociaux-démocrates (149 sièges) et les Centristes et Libéraux (108 sièges). Les Ecologistes, en progression aussi (78 sièges), ont encore la possibilité de rejoindre la majorité. Par contre, la gauche radicale, en grande partie populiste, qui avait 52 sièges et devançait l’extrême droite, chute spectaculairement à 38 sièges. Il n’en reste pas moins que la progression du populisme européen est une réalité irrécusable.

On connait les raisons de la progression du populisme ces dernières années en Europe. Deux raisons principales : d’abord, la crise des subprimes de 2008, qui a entraîné une baisse du pouvoir d’achat des classes moyennes, qui a vu les banques sauvées par les Etats, lesquels Etats se sont ensuite retournés vers les citoyens pour les ponctionner. Chose qui a ravivé le ressentiment anti-élitiste, en rendant palpable l’entente entre élites au détriment du peuple ; ensuite, la question migratoire et ses implications identitaires, probablement le ressort le plus puissant du populisme européen. D’autres raisons secondaires, comme les menaces protectionnistes de Trump, l’impact du Brexit ou la transformation de partis non populistes en partis populistes (comme le Fidesz en Hongrie ou Droit et Justice en Pologne), y ont aussi contribué.

Qu’est-ce qui unifie aujourd’hui tous ces groupes populistes, de droite et de gauche, européens, américains, latins ou arabes, laïcs ou islamistes ? Ce qui unifie leur discours est simple. Le populisme, quel qu’il soit, est une attitude qui consiste à diviser la société en deux. Il y aurait d’un côté les élites néfastes ou corrompues ; de l’autre, le peuple vertueux, victime, qui sait ce qui est bon pour lui, et dont la volonté finira en principe par prévaloir. Les dirigeants politiques qui se revendiquent de cette vision et qui se considèrent comme les porte-paroles du peuple s’opposent alors aux élites, aux corps intermédiaires qui les protègent, aux « experts », qu’ils soient politiques, économiques ou médiatiques. Ils se préoccupent du petit peuple et profitent de ses passions, instincts et ignorances. On se souvient de la période de campagne électorale de Trump, où il fustigeait toute l’élite américaine, politique, économique et médiatique. Et il continue à le faire dans ses tweets. Il en va de même de Marine Le Pen, de Mélenchon, d’Erdogan, de Beppe Grillo, de Victor Orban, de Matteo Salvini ou de Nigel Farage au Royaume-Uni, de Norbert Hofer du FPÖ ou de Abir Moussi et Nabil Karoui. Abir Moussi rejette toute l’élite actuelle de la transition, mais pour la remplacer aussitôt par l’élite Rcédiste du passé, et Karoui voudrait combattre la misère nationale par des repas gratuits aux pauvres et le clientélisme populaire, faisant allusion à l’inaptitude des élites politiques à résoudre la pauvreté et le chômage.

Il faut savoir, pour mettre les choses à leur place, que la qualification de « Populiste » appartient exclusivement au langage des professionnels de la politique (représentants, dirigeants, journalistes, experts, analystes). Cette qualification semble jouer un rôle accusatoire, tendant à disqualifier ce type de discours politique. Il s’agit pour eux de dénoncer, non pas le peuple qui les suit, mais les populistes qui parlent en son nom, leur mensonge, leur déni des données statistiques, leur discrimination, leur dénigrement des élites, leur rejet de l’intelligence, leur démagogie, racisme, misogynie, homophobie ou islamophobie.

Mais, cela ne veut pas dire pour autant que le mal dénoncé par les populistes ne soit pas une réalité dans les différentes sociétés qui le connaissent. On aura tort de le croire. Les populistes parlent souvent, quoiqu’avec un style trompeur, des « vrais problèmes », du malaise de la population, de la détresse et misère économique et sociale, de la corruption des élites, des promesses non tenues, du mensonge des gouvernements, de la présence massive des étrangers. A leur tour, ils dénoncent le déni par le gouvernement de tous ces problèmes, le refus d’honorer des promesses. En Tunisie, Béji Caïd Essebsi a déclaré au peuple qu’il allait gouverner sans les islamistes, il a fini par s’allier avec eux. Le gouvernement Chahed a prétendu déclarer la guerre à corruption, il ne l’a pas fait. Des projets de développement dans les régions marginales sont budgétisés depuis 2011, ils n’ont pas été réalisés. Peu importe la justification invoquée, le  mal est certain pour le peuple. Celui-ci voit la corruption dans la vie quotidienne, s’insurge contre la partitocratie malfaisante au Parlement, l’incompétence administrative, la cherté de la vie, les grèves interminables, les poubelles dans la rue, la délinquance, la construction anarchique, les hôpitaux sans équipements, les difficultés du transport, la non application de la loi. Le gouvernement est trop préoccupé par les arrangements et les équilibres politiques.

Ce n’est pas en niant les problèmes qu’on fera disparaître ces problèmes. Quand bien même les gouvernements reconnaissent en général l’existence de ces problèmes, ils n’arrivent pas à apporter de solution. Aujourd’hui, à l’ère de la transparence, du numérique et des réseaux sociaux, les gens exigent à la fois la reconnaissance de ces problèmes et leur solution ou au moins la manifestation d’un volontarisme gouvernemental. Les populistes désignent des maux certains. Ils sont seulement critiquables, parce qu’ils croient que, pour restaurer les choses en leur état, il suffit de se débarrasser de toute la classe politique, de l’élite en place. C’est d’ailleurs le cœur de leur revendication. Pour le Parti Destourien Libre, le retour des Anciens sauvera la Tunisie et mettra de l’ordre dans le pays. Il faut dé-révolutionner la Révolution. Par quel miracle ? On ne le saura pas.

En somme, le populisme est un mal qui met à l’index un autre mal. Les deux maux juxtaposés peuvent causer des dégâts majeurs à la démocratie. Le populisme est en effet lié à la démocratie. Les populistes n’ignorent pas qu’ils ont le droit et la liberté d’exprimer leurs idées en démocratie et que le peuple est le premier souverain. Certains diront, comme le pense Ernesto Laclau (La Raison Populiste, 2005), qu’une certaine forme de populisme est nécessaire à la démocratie, parce que le populisme renvoie toujours, à un moment donné, à la question de l’ordre politique et à la question de sa légitimité. Le danger qui guette toutes les démocraties libérales, c’est bien celui de leur déviation. Carl Schmitt a montré, bien avant(Légalité, Légitimité, 1936), comment un Etat démocratique parlementaire peut dériver vers une forme totalitaire.

Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire alors en démocratie vis-à-vis des populistes ? Deux attitudes cumulables sont possibles. Il ne faudrait d’abord pas les exclure du débat, ni ignorer les problèmes qu’ils soulèvent. Ils n’attendent que cela, cela pourra conforter leur idée que les élites ignorent le peuple. Il est bon d’ailleurs de les avoir au parlement avec tous leurs excès. Les populistes luttent justement contre la dépolitisation du politique. Il ne faudrait pas ensuite les imiter (comme Sarkozy), en devenant plus populiste que les populistes. Les électeurs préfèrent toujours avoir l’original que la copie. Il faut discuter avec eux politiquement et démocratiquement, tout en adoptant une attitude morale claire et non ambigüe.

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