Point de vue.Tunisie / A propos des candidats-profanes aux présidentielles

Le bureau du président à l'intérieur du palais de Carthage, résidence présidentielle officielle de la Tunisie, situé sur le front de mer de l'ancienne ville de Carthage, à Tunis. AMINE LANDOULSI / AGENCE ANADOLU / AFP

La politique pénalise souvent l’amateurisme. En Tunisie, plusieurs candidats fantaisistes sont en train de se déclarer les uns après les autres. Mais, un candidat à une élection présidentielle est censé avoir des prédispositions politiques, savoir et savoir-faire pour ne pas chuter aux moindres obstacles qu’il rencontre et faire chuter avec lui toute la nation, surtout en ces temps si difficiles.

A l’évidence, la candidature aux élections présidentielles, comme pour toute autre élection plurielle, est une candidature libre et légitime. La démocratie, et l’éligibilité qui en résulte, est ouverte à tous les citoyens, pour peu qu’ils satisfassent aux conditions légales et électorales. Il n’est pas moins légitime de prévenir les candidats-profanes aux élections présidentielles, hommes ou femmes, ceux et celles qui n’ont aucune expérience politique, comme ceux et celles qui croient en avoir une, les candidats fortunés comme les patrons de chaines de TV, les intellectuels comme les insuffisamment instruits, les managers d’entreprise comme les salariés, les prédicateurs de mosquée, les associatifs comme les technocrates ou toutes autres quêteurs de gloire, que la politique n’est pas une partie de plaisir. C'est une chose trop sérieuse pour la laisser aux amateurs, fussent-ils éclairés.

La politique est une profession, un métier. Les hommes qui font ce métier un peu partout dans le monde n’ignorent pas que ce métier exige idéalement trois dimensions chez les candidats aux hautes charges politiques : une formation théorique et universitaire adéquate : en général science politique, droit, économie politique (pour apprendre à analyser les faits) ; une expérience de militantisme dans un parti ou dans un syndicat (pour acquérir l’instinct politique et les automatismes de l’action pratique); et enfin l'exercice d'une fonction politique: maire, député, gouverneur, ministre (pour avoir une expérience étatique et institutionnelle). Ces trois exigences réunies sont valables surtout pour les candidats aux présidentielles, censés représenter l'Etat à l'intérieur et à l'extérieur (mais aussi pour les chefs de gouvernement dans les régimes parlementaires).

Bien sûr, la satisfaction de ces critères n’est nullement une garantie absolue de réussite pour les candidats victorieux aux élections. Mais cela a le mérite de réduire l'aventurisme et l'amateurisme dans l’exercice d’une haute fonction politique périlleuse. Il s’agit bien sûr d’exigences souhaitables, pas de conditions impératives, ni d’interdiction légales, choses inacceptables en démocratie.

Comment certains hommes extérieurs au monde politique, qui n’ont jamais acquis un quelconque instinct politique jusque-là à travers leurs métiers d’origine, et qui se sont proclamés candidats aux présidentielles, envisagent-ils de gouverner la Tunisie ? Le président de la République n’a pas certes beaucoup de pouvoirs importants par rapport au chef de gouvernement. Mais il a des compétences exclusives en matières de diplomatie, de sécurité et de défense, ainsi que d’autres fonctions variées, qu’il sera tenu d’exercer le moment opportun. Il a des rapports d’ordre politique avec le chef du gouvernement et avec le parlement. Et sur des questions fondamentales, d’intérêt national, suscitant l’intérêt de l’opinion, il doit retrouver aussitôt un certain magistère moral.

Quelles compétences ou magistère moral peuvent avoir ces candidats-profanes, nouveaux venus en politique, exerçant jusque-là des professions non politiques, pour rassurer des Tunisiens déjà fort abattus en cette période trouble ? On rappelle qu’un tel magistère moral n’a pu déjà être exercé à bon escient par l’ancien président Moncef  Marzouki, qui a même dévalorisé, par sa volubilité et agitation, la fonction présidentielle, alors même qu’il a passé une bonne partie de sa vie (depuis l’époque de Bourguiba) dans le militantisme politique ? Comment exercer le pouvoir, s'adapter aux imprévus, aux crises économiques, sociales et sécuritaires ? Comment louvoyer entre les démons et les vieux loups qui vont se rabattre fugitivement sur lui une fois élu ? Ces candidats sauront-ils négocier avec des chefs d’Etat et responsables politiques étrangers, commander les états-majors de l’armée, s’entretenir avec des syndicats insatiables, des grandes puissances gourmandes, des organisations internationales exigeantes ou un FMI persécuteur ? Comment rassurer une opinion en désarroi autrement que par l’image égocentrique que leur renvoient des sondages trompeurs ? Certes, un président de la République n’agit pas seul. Il est entouré de collaborateurs censés être compétents, mais c’est lui qui décide en dernier ressort. Ce qui suppose savoir choisir ses hommes et avoir une certaine vision globale de sa part.

L'ambition est nécessaire en politique. Tout homme qui accepte de faire de la politique, de jouer un rôle social ou historique, est nécessairement ambitieux. Et il se doit de l’être. Mais l’ambition a ses limites. Il y a des étapes à respecter dans le cursus politique. En France on a l’habitude de dire qu’il faut 30 ans pour faire un président, Alors, mieux vaut commencer en bas de l’échelle (conseiller municipal, maire, membre de bureau politique d’un parti, militant de base…) et monter progressivement dans l’échelle politique, que de commencer par une candidature présidentielle et chuter brutalement par la suite ou disparaître définitivement du paysage politique. Chose qui arrive couramment pour de tels candidats. Un homme politique apprend en effet à durer, à ressusciter ou au moins à rebondir. Un échec politique ne signifie pas d’ordinaire un échec pour son ambition ou projet. Pour les profanes, au contraire, une fois qu’ils échouent dans une élection ou se font laminer, ils reviennent à leur métier d’origine et quittent la vie politique sur la pointe des pieds. Ils se rendent compte, enfin, qu’ils ne sont pas faits pour ce métier. Où sont les candidats aux présidentielles de 2014 (il y en avait 27 en tout)? Les Tunisiens sont aujourd’hui dans des temps très difficiles, ils sont peu enclins à servir d’appât ou de cobayes, ni pour les islamistes ni pour les laïcs.

On ne parle pas, pour la satisfaction de ces critères, des temps héroïques (guerre internationale, guerre civile, de libération, révolution violente, sanguinaire et radicale), ni des génies politiques qui ont émergé ici et là dans l’histoire et qui ont imposé leurs marques. On parle des temps présents, de la Tunisie en transition, où les hommes politiques d’expérience qui ont gouverné dans l’ancien régime ont pour la plupart (pas tous), perdu leur légitimité aux yeux du public, où les anciens opposants connus ont reçu un cinglant désaveu électoral, à l’exception de quelques-uns qui ont réussi à survivre. Aujourd’hui, la scène politique est remplie de nouveaux venus, peu expérimentés, pas tous formés convenablement à la tâche. Ce n’est pas un hasard si les Rcédistes-destouriens n’ont pas eu beaucoup de mal à remplir le vide.

On ne parle pas non plus des hommes politiques ou dirigeants de partis qui sont en train de faire de la politique leur métier et de prendre tout leur temps, de suivre une voie appropriée, d’acquérir de l’expérience dans cette transition. On parle plutôt des candidats fantaisistes, étrangers à la politique, insuffisamment affutés pour cette haute charge politique dans laquelle ils sont conduits à porter tout un peuple sur leurs épaules.

Bien sûr qu’il y a des exceptions. Il est vrai que, dans le système anglo-saxon, on a l’habitude de voir des personnalités en provenance du monde privé consacrer une partie de leur vie à la chose publique. Il est vrai également que des hommes n’ayant pas la formation requise pour une carrière politique ou des self-made men, peuvent néanmoins réussir dans la vie politique. Reagan n’était pas instruit, mais avait une vieille expérience de militant syndical des acteurs de cinéma ; le jeune Justin Trudeau est à la base un professeur d’art dramatique, et il a réussi à gouverner un Etat continental ; Sebastian Kurz, le jeune chancelier autrichien, et président du parti populaire autrichien a été élu à 33 ans en 2017, alors même qu’il n’est pas diplômé. Il a interrompu ses études de droit en 2011 pour faire de la politique. Hélas, il est renversé en mai 2019, il y a quelques jours, à la suite d’une motion de censure. Il est le premier chef de gouvernement autrichien de l’histoire à être renversé. Il a encore beaucoup à apprendre.

Il est vrai que l’amateurisme ou l’inaptitude à la politique pour un dirigeant politique de premier plan, venant d’un milieu non politique, ne l’empêche ni d’être populaire, pour peu qu’il soit démagogue et simpliste, ni d’avoir quelques réussites. C’est le cas de Trump, et il n’est pas le seul dans l’histoire. De l’avis des Américains eux-mêmes, il est imprévisible, arrogant, discourtois, psychopathe et raciste. Pour cela il est très contesté par les Américains attachés à leurs valeurs politiques et morales traditionnelles. Mais, ne l’oublions pas, Hitler aussi avait réussi à redresser l’économie allemande à la veille de la 2e GM, notamment par la politique des grands travaux.

 Mais, ces exceptions sont rares, notamment à une époque comme aujourd'hui, où la gestion des sociétés est devenue très complexe. La norme en politique et en démocratie, c’est que les hauts dirigeants aient du savoir-faire, de l’expérience et une compétence politique. Alain Duhamel, grand journaliste et commentateur de la vie politique française, disait récemment : « Je suis pour le renouvellement générationnel, pas pour l’appauvrissement du personnel politique. Il s’agit de trouver le bon équilibre ».

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