Point de vue.Tunisie - Déni de la Révolution, déni de l’histoire

Fethi Belaid / AFP

Il est difficile pour des membres dont le passé constituait une source de légitimité politique, de s’acclimater au contexte et aux idées d’une Révolution faite spécialement contre eux, et à une transition démocratique, aussi chaotique qu’instable. Tout cela contredit le principe fixiste de l’époque autoritaire. 

L’affaiblissement des nouvelles institutions, engoncées dans un régime parlementaire atypique, peu « monarchique », inconnu dans le passé, peu adapté aux mœurs politiques, donne ainsi raison aux forces de l’anti-printemps tunisien et de la contre-révolution. Cela autorise aussitôt les membres de « l’élite autoritaire » (René Otayek) de tenter de réhabiliter le régime de Ben Ali, avec l’appui de certaines franges de l’opinion, déçues par la démocratie et séduites par les discours de la platitude, au prétexte que « c’était mieux avant, dans le régime Ben Ali ». On le dit et l’exprime désormais sans ambages. Ben Ali tenait, lui, les rênes du pouvoir et exerçait d’une main de maître l’autorité de l’Etat, les islamistes étaient enfermés, et l’économie était « miraculeuse », comme l’a si bien un ancien président français de passage à Tunis.

Il faudrait en conséquence, et de toute évidence, renouer avec l’autoritarisme, abolir les institutions parlementaires actuelles, caractérisées par la confusion et la dispersion des pouvoirs entre plusieurs autorités éclatées et revenir à un régime d’autorité. « La greffe démocratique ne prendrait pas », la démocratie n’est pas fonctionnelle. Dans la foulée, des médiateurs frivoles rejettent en bloc la transition tunisienne par pur réflexe populiste. La nostalgie envers l’ordre ancien est en effet montée d’un cran auprès de l’opinion. Le benalisme se réorganise et retrouve son « prestige » d’antan et sa marque de fabrique. On est dans le déni de Révolution, et aussi de l’histoire.

Alors que les partisans de la Révolution voudraient rompre avec le passé proche pour se projeter vers un avenir censé être plus lumineux, les partisans de la contre-révolution voudraient revenir à un « âge d’or », dans sa forme autoritaire initiale. L’Ancien Régime ne s’est fait pas arrêter par l’histoire. On ne voudrait pas changer de légitimité sociale, politique ou constitutionnelle, malgré l’usure du temps. Disqualifié par l’histoire, l’ancien régime voudrait requalifier l’histoire, comme elle n’a jamais cessé de l’être. L’histoire devrait marquer un temps d’arrêt pour le plus grand bonheur des gardiens de l’immobilisme et de la vérité éternelle. On arrête le progrès des peuples. L’histoire est sommée de revenir en arrière, alors même, comme le dit D’Holbach, que « l’esprit humain n’est point fait pour renverser sur ses pas ». On oublie une évidence : c’est Ben Ali, le véritable auteur de la Révolution, les démocrates se sont bornés à en retirer la mauvaise herbe. Comme souvent, le despote est victime de son propre despotisme. Il se prétend ahistorique alors qu’il ne cesse d’être historique. Il trompe et il se fait tromper.

Le temps, certes, est difficile à définir, les philosophes en savent quelque chose. Et le temps politique est astucieusement complexe. Il est simultanément continu (réformes paisibles) et discontinue (secousses, révolutions). Les vestiges du passé, on se les réapproprie, même à la suite d’une révolution. Pas la réalité des actes d’un ancien présent ou l’action proprement dite des acteurs de l’instant. Le passé ne revient pas tel qu’il était, le présent ne s’imposera pas tel quel au futur. L’histoire est continue pour l’historien, pour ses transmissions, pour ses vestiges. Mais le futur n’a de sens réel et palpable ni dans le passé ni dans le présent. L’histoire en va ainsi. Les révolutions produisent des ruptures brutales et violentes négatrices du passé, de ses faits, de ses principes, séparant les phases et modifiant la continuité historique. Les droits héréditaires des nobles ne sont pas réapparus une fois abolis après 1789, la polygamie n’est pas réapparue en Tunisie après le Code de Statut personnel de 1956, la « République » de Ben Ali ne reviendra pas, même si ses partisans parviennent à remporter une élection.

Pourquoi les révolutions se produisent-elles ? Elles se produisent justement lorsque l’enchaînement du passé au présent est rompu. Lorsque le monde change, et que tout le monde l’a vu ou pressenti sauf le despote.

Les révolutions se produisent lorsque les institutions d’un peuple et les idées générales diffusées dans la société ne sont plus en correspondance, c’est-à-dire lorsque le phénomène de représentation cesse d’être effectif et authentique et que la légitimité du pouvoir a épuisé ses effets. Les institutions ne subsistent en effet et ne peuvent aspirer à une quelconque stabilité que lorsque les institutions se trouvent en harmonie avec les idées et  l’état de l’opinion. Quand une République abolit une Monarchie, c’est qu’il n’y a plus d’adéquation entre les idées nouvelles et les institutions monarchiques. La monarchie a du mal à se rétablir par la suite, même s’il y a des exceptions qui peuvent le démentir (La France en1814). Si un Peuple avide de démocratie et de liberté abolit une dictature, c’est que le principe de légitimité de la dictature n’a plus de sens, et qu’un nouveau principe démocratique s’y est substitué, même s’il prendra du temps pour s’enraciner encore dans les faits. C’est l’histoire.

Les hommes de l’ancien régime et une frange de l’opinion ont l’inconvénient de n’apercevoir aucun des changements apportés par les évènements mêmes qu’ils contestent. Ils ne voient pas que les Révolutions ressemblent à un déluge ou à un torrent, elles font disparaître les subtilités d’usage. Elles introduisent alors une sorte de manichéisme entre le pour et le contre. Toutes les phases intermédiaires, courantes dans le jeu politique, disparaissent de la scène.

Mais une Révolution a bien eu lieu, il faudrait s’en souvenir. On ne peut pas le nier. Elle a fait en sorte que le passé n’est plus, du moins tel qu’il est entrevu par les nostalgiques d’un passé révolu.

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