Point de vue – Tunisie. Discuter ou pas avec les islamistes ?

 Point de vue – Tunisie. Discuter ou pas avec les islamistes ?

Photos : FETHI BELAID / AFP

Dialoguer ou pas avec les islamistes est la question qui divise ces jours-ci les Tunisiens, militants ou citoyens lambda, dans les médias et réseaux sociaux.

 

Discuter ou pas avec les islamistes pour les démocrates laïcs est une question lancinante, mais qui n’est pas nouvelle. Les deux positions contradictoires, du pour et du contre, ont traversé toute la transition démocratique. Il est curieux qu’après la révolution, et après la Constitution de 2014, on ait pris l’habitude de débattre le plus naturellement possible — démocratie oblige — avec les islamistes (Ennahdha et autres), dans les débats tenus dans la société civile, dans les médias ou dans la vie politique et parlementaire, alors qu’aujourd’hui, sans doute dans l’esprit de la nouvelle ère autoritaire, on s’offusque que des intellectuels, militants puissent débattre avec des islamistes, du moins au niveau de la société civile.

 

À vrai dire, la question de savoir si les démocrates laïcs tunisiens doivent ou pas dialoguer avec les islamistes se pose à deux niveaux distincts, celui de la société civile et celui de la sphère politique, et appelle des réponses nuancées plutôt qu’un oui ou non tranché.

 

À l’échelle de la société civile, le débat peut être ressenti comme une nécessité démocratique vitale. Dans une société pluraliste, refuser tout dialogue avec une composante idéologique concurrente ou opposée, disposant d’un poids sociologique, et sans doute électoral, non négligeable, revient souvent à renforcer les logiques de fragmentation. Les islamistes, qu’on les approuve ou non, représentent une réalité sociale et culturelle durable en Tunisie. Les exclure des espaces de débat public (associations, universités, séminaires, initiatives locales) comporte plusieurs risques, allant de la victimisation à la radicalisation des franges militantes, en passant par l’éventualité d’une guerre culturelle. Dans les pays démocratiques occidentaux, il est banal que les acteurs du « cercle républicain » débattent habituellement avec les courants de l’extrême droite ou fascistes, comme en France, en Italie, en Allemagne ou en Autriche.

 

Le dialogue sociétal, faut-il le souligner, ne signifie pas un quelconque accord politique ou convergence doctrinale. Il vise plutôt des objectifs minimaux, tels que la coexistence pacifique, la clarification des désaccords, la défense de principes et intérêts communs, comme la lutte contre l’autoritarisme, la justice sociale, les libertés publiques. L’expérience tunisienne post-2011 a montré que certains dialogues, notamment à travers des organisations de la société civile (UGTT, LTDH, ordre des avocats, associations et ONG, universités, médias), ont permis d’éviter des ruptures majeures. Dans cette perspective, le débat est une des conditions majeures de la vie démocratique elle-même. Ce serait d’ailleurs une hypocrisie de ne pas y recourir. Car s’il y a en Tunisie des islamistes enseignants aux lycées, et dans un moindre degré, à l’université, qui donnent des cours à nos enfants, des journalistes de tendance islamiste ou traditionnelle, des écrivains islamistes, des fonctionnaires de tendance islamiste, des avocats islamistes autorisés à exercer au barreau sur des affaires pénales et civiles mêmes, des juges islamistes tranchant des conflits divers entre citoyens de différents bords et de classes, des chefs d’entreprise et des commerçants islamistes en contact direct avec des citoyens divers, il n’y a pas de raison d’exclure les débats intellectuels entre civils et islamistes. Durant la transition démocratique, on ne compte pas le nombre d’associations, ONG, universités, y compris la nôtre, l’Association tunisienne d’études politiques (ATEP), qui ont invité à plusieurs reprises des islamistes pour participer à des débats intéressant la vie politique avec des personnalités de divers bords. On n’ignorait pas leurs excès, leur cynisme et leur manipulation, et même leur violence latente, mais on voulait débattre avec eux et contester leur doctrine théologique de vive voix en prenant à témoin l’opinion publique. Bien entendu, de tels débats démocrates-islamistes étaient légion durant cette période de transition, dans toutes les sphères de la vie civile. Les islamistes avaient un visa politique comme parti et n’étaient pas à ce moment-là bannis du pays. Aujourd’hui encore, leur visa légal ne leur a pas été retiré.

 

À l’échelle politique, il s’agit d’une question de conditions, et non de principe abstrait. Le dialogue politique est plus délicat, car il engage le pouvoir, les institutions et la légitimité. Ici, la question centrale n’est pas de « dialoguer ou non », mais à quelles conditions faut-il débattre. Trois critères peuvent servir de repères pour les démocrates laïcs et les islamistes. Il faut d’abord qu’il y ait un engagement clair envers les règles démocratiques, comme l’acceptation de l’alternance, de la séparation du religieux et de l’État, et des libertés individuelles, y compris celles qui heurtent la morale islamique. Or, ici, l’ambiguïté des islamistes persiste, puisqu’ils continuent de souffler le chaud et le froid, tandis qu’une frange de l’opinion laïque reste radicalement hostile aux islamistes et met tous les principes, toutes les considérations et toutes les priorités confusément dans le même panier. Il faut ensuite qu’il y ait une clarté doctrinale, c’est-à-dire savoir distinguer clairement entre acteurs islamistes (prêts ou non à évoluer vers des partis conservateurs modérés) et acteurs laïcs considérant la démocratie comme une voie d’accès au pouvoir et comme une valeur politique. Il faut enfin établir une réciprocité, c’est-à-dire que le dialogue ne peut être à sens unique. Il suppose une reconnaissance mutuelle de la légitimité politique, sans double langage.

 

Sans ces conditions, le dialogue politique risque de devenir un piège. Car l’ambivalence des acteurs et l’ambiguïté ou confusion des principes démocratiques (des deux côtés) risquent de nous renvoyer à des compromis chancelants, soutenus naïvement par les uns (laïcs), et fondamentalement niés par les autres (islamistes). Naïveté ou exclusion sont en effet les deux écueils qui guettent les démocrates laïcs. L’exclusion totale est souvent dictée par une logique identitaire ou nationaliste (cas des partisans de Saied). Elle tend à polariser la société et à faciliter l’interventionnisme autoritaire (le pouvoir se posant en défenseur de l’ordre idéologique). La naïveté relative au dialogue consiste à croire — et on y est passé sous la transition à travers les faux-fuyants islamistes — que toute participation islamiste au jeu politique équivaudrait automatiquement à une démocratisation. L’expérience comparée montre que l’évolution des mouvements islamistes oscille vers le calcul, la versatilité et une forte dépendance des rapports de force. Leur conviction démocratique n’a jamais été supérieure à leur projet théologique, du moins pour l’instant, même s’ils militent encore contre l’autoritarisme et s’ils se proclament démocrates. On attend leur « congrès de Gotha », comme celui des socialistes allemands de 1875, épousant définitivement les valeurs démocratiques.

 

Dans le contexte actuel de régression autoritaire, on peut reformuler la question. Faut-il donner la priorité à l’unité minimale contre l’autoritarisme (en vue de défendre l’État de droit, les libertés et la démocratie), quitte à coopérer occasionnellement avec des acteurs islamistes, idéologiquement éloignés ? Certains militants et organisations civiles plaident pour une logique de front démocratique large, d’autres redoutent que la collaboration laïcs-islamistes brouille les repères et empêche l’émergence d’un pôle démocratique cohérent. L’opinion tunisienne est divisée à ce sujet, et le débat sur le débat reste ouvert. Dans tous les cas, si le dialogue contribue à élargir l’espace des libertés et à restaurer les règles du jeu démocratique, fortement abîmées sous Saïed, il peut être justifié. Si l’on observe que ce débat sert surtout au repositionnement des hégémonies passées ou à rendre encore plus ambigus les principes démocratiques, il devient alors contre-productif.

 

Au final, oui pour le type de dialogue sociétal, comme exigence du pluralisme et moyen de contourner la polarisation. Mais pour le dialogue politique, qui a, lui, des répercussions vitales sur la société et l’État, il devrait être conditionné, fondé sur des garanties certaines et des valeurs démocratiques claires, explicites et vérifiables. Pour le reste, le dialogue n’est ni une trahison ni une vertu en soi. Quand il est bien tenu, bien organisé, il peut être un instrument de paix civile et de liberté publique, notamment dans une étape provisoire. Sa légitimité dépend en tout cas de l’éclaircissement de ses finalités.

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