Point de vue.Tunisie - La Santé et l’Education priment les « affaires religieuses »

Manifestation, Place de la Kasbah, pour protester contre la mort de 12 bébés dans un hôpital public, à Tunis, en Tunisie, le 12 mars 2019. YASSINE GAIDI / AGENCE ANADOLU

Les Tunisiens ont raison de critiquer et de rejeter les dépenses ostentatoires qui entourent l’islam, son ministère, ses infrastructures et ses institutions sans retour d’investissement. Ils ne peuvent admettre la pauvreté de la Santé et de l’Education publiques face à la richesse injustifiée du monde religieux.

Quand les Tunisiens voient le délabrement de la santé publique, des infrastructures scolaires et du transport public, et quand ils comparent l’état de ces secteurs avec la frénésie financière, et même spéculative, qui entoure la religion, ses acteurs « politiques » et leurs sponsors qataris, le luxe ostentatoire qui enveloppe la construction de mosquées, ils sont en droit d’être révoltés.

Faute de pouvoir y remédier, le gouvernement est acculé à faire de la sur-politique. Il se soucie de ses alliances politiques laïco-islamistes, de ses techniques d’endiguement des compétences du président Essebsi et de la propulsion d’un nouveau parti supposé être d’ordre gouvernemental, au vu du prochain exercice électoral. Mais si le gouvernement a appris à improviser sa politique générale dans l’urgence, il n’a pas encore de politiques publiques, de politiques sectorielles, à supposer qu’il en avait une dans le passé. Le pays n’a même pas de spécialistes en politiques publiques. Beaucoup de compétences tunisiennes fuient ailleurs. Les capacités administratives post-révolutionnaires de l’Etat sont, en tout cas, ostensiblement  inférieures à ce qu’elles étaient du temps de Bourguiba, où le niveau des budgets de l’éducation et de la santé dépassait celui d’aujourd’hui. La crise économique est là certes, mêlée à une syndicalisation outrancière. Une corruption profonde et une mal-gouvernance notoire aggravent la situation. Corruption que le gouvernement actuel proclame en avoir fait son cheval de bataille.

Sans ressources, sans investissements, tributaire des largesses des instances financières internationales, le gouvernement a pourtant besoin d’investir fortement, spectaculairement même, dans trois secteurs clés ayant un impact sur la vie quotidienne des Tunisiens : le transport, l’éducation et la santé. Secteurs constituant à eux trois une véritable politique sociale.

Les graves crises depuis 2014 ne touchent d’ailleurs que ces secteurs-là  délabrés. Une fois résolue la crise qui a mis aux prises l’Education et le syndicat  surgit celle de la santé et des hôpitaux, mettant à nu les insuffisances de la gestion publique et politique de ce secteur clé de l’Etat depuis huit ans. Le constat de la dégradation de la santé publique, des équipements des hôpitaux, comme l’illustre le décès de 12 nouveaux nés prématurés à l’Hôpital Rabta, du laxisme du personnel paramédical, de la détérioration du matériel de soins, dela corruption administrative, de la restriction du budget de la santé, comme le constat simultané du délabrement des infrastructures scolaires et de la baisse du niveau de l’éducation, ont fait spontanément surgir dans l’opinion la question de la raison d’être du ministère des affaires religieuses. Ce dernier ministère est pris pour cible par tous ceux qui sont surpris par les fortunes soudaines apparues durant la transition dans le Royaume de l’islam tunisien. Fortunes mises au service de l’islam politique, et qui sont affectées par l’exploitation de ce ministère à des fins mi-musulmanes, mi-islamistes par les hommes d’Ennahdha.

Le ministère des « affaires » religieuses est à vrai dire dépassé par la civilisation du XXIe siècle, le nouveau statut de l’Etat et par l’évolution des mœurs. Un ministère dont la survie et les dépenses budgétaires ne tiennent plus, à l’ère démocratique, qu’à l’influence d’un parti soucieux de mobiliser son armée de réserve à travers ses réseaux coraniques et mosquées. Au surplus, une des hypocrisies de ce ministère, c’est que s’il s’occupait vraiment des affaires religieuses, il devrait s’occuper aussi bien des affaires des Tunisiens musulmans que de celles des Tunisiens juifs, chrétiens, chiites ou druzes, aussi minoritaires soient ces derniers. Autrement on devrait l’appeler ministère des affaires « musulmanes ». L’Etat est après tout le garant de la liberté du culte, et la liberté de conscience est garantie par la Constitution. Regardez les attributions de ce ministère, il n’est question que de l’islam : mosquées, hajj, oumra, monuments islamiques, soin du coran, encouragement de son apprentissage, récitation du coran, kouttabs, mouaddibs, séminaires et colloques sur l’islam, information religieuse, discours religieux, prédicateurs des mosquées, suivi des associations coraniques, festivals, manifestations et célébrations religieuses, coopération avec les organismes islamiques étrangères, encadrement des tunisiens à l’étranger, tutelle sur l’Institut supérieur des sciences religieuses (islamiques). Il n’y en a que pour l’islam et non pour les « affaires religieuses » en général. L’Etat est-il encore le garant de la neutralité du culte ?

Toutes ces activités peuvent être gérées autrement que par un ministère spécifique. Le ministère de l’information a été aboli après la Révolution, il exerçait dans le régime autoritaire une véritable tutelle sur la liberté d’expression et d’opinion et sur la presse. De même, le ministère des affaires religieuses n’a plus lieu d’être, si le pays emprunte la voie démocratique et civile. L’islam peut vivre sans lui.

Les choses ont en effet changé en matière de croyance religieuse, même dans les pays catholiques. Une question peut légitimement être posée. Comment se fait-il que les gouvernements des pays catholiques n'ont pas de ministère des affaires religieuses, bien qu'une institution intermédiaire existe, l’Eglise catholique, alors que les gouvernements arabo-musulmans ont des ministères des affaires religieuses, bien que l'islam n’établisse pas d'Eglise ou d'intermédiaires entre Dieu et le croyant ? Seuls les chiites ont à ce jour une Eglise et un clergé. Pourquoi ce que Dieu laisse aux croyants en islam est aussitôt repris par le culte et des intermédiaires de tout acabit? Le culte religieux en islam n’est autre que le culte de la tutelle, tutelle religieuse doublée d’une tutelle politique.


A quoi sert un ministère des affaires religieuses dans un Etat arabe désormais civil, ou même semi-civil ? Un tel ministère ne se justifie d’autorité que dans un Etat franchement théocratique ou dans les régimes où l’ordre religieux exerce un véritable empire dans la vie quotidienne. Les questions dont s’occupe le ministère des affaires religieuses peuvent être réglées par une direction spéciale à la présidence du gouvernement, comme dans le passé. En 1967, à l’époque bourguibienne, on a créé une direction du culte, et on l’a rattaché au Premier ministère. Elle était placée sous la direction du théologien Mustapha Kamel Tarzi, qui a occupé le poste durant toute la présidence de Bourguiba jusqu’en 1987. En 1989, cette direction du culte devient un secrétariat d’Etat. Puis, en 1992, Ben Ali, qui avait des scrupules pour son autoritarisme, voulait rassurer les islamistes, en créant un ministère pour les affaires religieuses. C’est dire que la question religieuse n’avait pas besoin d’être érigée en ministère. Un excès de zèle coûteux pour l’Etat.

Les Tunisiens n’ont pas tort sur le plan de la logique, lorsqu’ils considèrent que le budget infructueux du ministère des Affaires religieuses devrait être en grande partie affecté à celui de la Santé ou à l’Education ou au Transport, secteurs totalement délabrés. Les bienfaiteurs musulmans de toutes sortes se débrouillent bien après tout sans l’Etat pour construire d’innombrables mosquées luxueuses, par l’argent des particuliers ou celui des pays du Golfe. En plus, les centaines de mosquées, construites depuis l’accès des islamistes au pouvoir en 2011, ne se justifient pas sur le plan territorial ou de la nécessité. Les mosquées sont construites les unes à côté des autres, comme les cafés de commerce. Qu’on se rassure, il n’y aura pas plus de croyants parce qu’il y aura plus de mosquées. Il y aura plus de mosquées seulement pour préparer les futurs soldats de Dieu. Les mosquées sont désormais au service du militant, non du croyant ordinaire. Les luxueuses mosquées, construites avec des arrières pensées connues de tous, sont d’ailleurs vides toute la semaine, de l’avis des pratiquants, elles ne se remplissent que lors de la prière de vendredi (deux heures tout au plus par semaine). Un gâchis de plus.

La santé publique devrait être la véritable religion qui guérit les corps, tout comme l’Education devrait être la religion qui guérit les âmes. Tandis que les affaires religieuses, elles devraient être l’affaire de tout un chacun dans sa sphère privée : des Tunisiens musulmans comme des Tunisiens juifs, chrétiens, chiites ou autres. Elles n’ont pas besoin de tout un ministère.

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