Point de vue.Tunisie - Les vices du défaut de compromis en transition

Le président de la République tunisienne, Béji Caïd essebsi et Rached Ghannouchi, chef du parti islamiste Ennahdha. FETHI BELAID / AFP

Les transitions démocratiques ont ceci de paradoxal, et aussi de remarquable, c’est qu’au moment même où les individus et groupes sociaux découvrent la liberté d’expression et la démocratie, après en avoir longtemps été privés, au moment-même où la soif de liberté devient incompressible après tant  d’abrutissement autoritaire, que la nécessité de compromis entre les partis et les courants les plus contradictoires et opposés se fait le plus sentir dans le gouvernement des sociétés.

S’il ne retrouve pas cette liberté absolue, voire anarchique, après l’épuisement d’un ordre autoritaire quasi-militaire, le commun des mortels ou le Tunisien moyen, doit se dire : « Tout ça pour ça ». Révolte, puis Révolution, puis chute du dictateur et de la dictature, puis libération de la peur, puis liberté d’opinion, puis mise en place d’un nouvel ordre politique devraient toutes, en toute logique, accroître son besoin de liberté et de démocratie. La démocratie a besoin, doit-il se demander, qu’on en fasse l’abord l’apprentissage, même dans la confusion et le chaos. Il faudrait bien se rassasier. On voudrait libérer l’énergie, la volonté et l’expression libre du citoyen, lui permettre de débattre de tout, d’exprimer ses pensées, arrière-pensées, et même ses bas instincts, comme dans les réseaux sociaux. Il ne s’agit pas de réduire le champ d’intervention sociale, de limiter sa liberté de choix en lui imposant des compromis voulus par la classe politique, pour une classe politique encore profane, inexpérimentée, tentée de substituer son propre intérêt à celui des citoyens au nom de l’Etat ou de l’intérêt général. On n’a pas fait la révolution pour faire des arrangements factices, entre laïcs ou à plus forte raison entre laïcs et islamistes, mais pour changer en profondeur l’ordre des choses, rejeter le passé, vouloir et imposer sa volonté, définir librement son destin, fût-ce contre une autorité nouvelle épousant les valeurs  démocratiques. En tout cas, pour lui, l’autorité, transition démocratique ou pas, représente toujours un pouvoir ayant toujours tendance au conservatisme.

Et pourtant, les choses se passent comme si à chaque occasion, chaque crise, chaque blocage, le compromis s’impose de lui-même le plus naturellement possible en dépit ou contre la volonté des individus, groupes, partis ou acteurs politiques. Ce sont parfois ces derniers, épuisés par leurs chamailleries interminables, qui l’en appellent de leurs vœux. Les individus s’impatientent, voudraient ignorer la nécessité du compromis, même pour surmonter conflits et blocages. L’individu n’aime pas le compromis de la transition, et pourtant il n’est pas mécontent quand il parvient à le sécuriser, à résoudre un conflit intense, à surmonter un blocage invivable, même s’il est imparfait ou incapable de résoudra la totalité des conflits.

Il y a certes des faux compromis (troïka), des compromis factices ou illusoires (droite-gauche, laïcs-islamistes). Mais lorsqu’un compromis, quelle que soit sa dénomination, parvient à mettre un terme à un conflit qui n’a pu être réglé par les voies politiques normales de la majorité, ou au moins à atténuer grandement sa force de nuisance, il faut alors reconnaître sa valeur ou son efficacité politique, aussi relative soit-elle. Les compromis ne durent pas. Soit. Ils sont utiles pour surmonter une conjoncture difficile, mais ils s’épuisent vite si on n’arrive pas à les renouveler ou à renforcer de nouvelles majorités pour pouvoir s’en passer. En Tunisie, il ne faut pas se faire d’illusion, si un parti ne pourra pas atteindre la majorité absolue à lui seul aux législatives, le pays sera contraint aux alliances, arrangements et compromis pour tenir compte des rapports de force entre laïcs et islamistes. En politique, on ne fait pas ce qu’on veut, mais ce qu’on peut. C’est la science des possibles, la science de l’action.

En tout cas, le défaut de compromis et de consensus ne pardonne pas dans une transition démocratique. C’est une des leçons à retenir des systèmes de transition. Il faut reconnaître que la Tunisie n’a progressé dans sa transition démocratique par rapport aux autres pays en révolte dans la région, que parce qu’elle a su faire des compromis utiles et nécessaires. Chose qui n’a pu avoir lieu en Egypte (re-militarisée), en Libye (re-tribalisée) ou ailleurs.

Dès le départ, la Tunisie a fait un compromis pour mettre en place un parlement de substitution, « l'Instance Ben Achour », des commissions d’enquête diverses : la « Commission Abdelfattah Amor », la « Commission Taoufik Bouderbala ». Sur le plan gouvernemental, après l’échec du gouvernement Ghannouchi conduit par des membres de l’ancien régime, il y a eu le gouvernement Essebsi, un gouvernement neutre, non partisan. Après la phase critique de la troïka, il y a eu  convocation d’un Dialogue national, qui a réuni tous les partis représentatifs à l’ANC pour tenter de sortir du blocage politique, puis le gouvernement Jomaâ, un gouvernement de technocrates, quoique certains partisans feutrés aient pu s’y infiltrer sous la pression d’Ennahdha. Le Dialogue national a lui-même facilité d’autres compromis ultérieurs discutés en son sein. La Constitution n’aurait pu ainsi être adoptée sans le compromis du Dialogue national, et surtout sans la désignation de « la commissions des consensus » (reproduite au parlement actuel). L'ISIE, chargée d’organiser désormais les élections s’est constituée à plusieurs reprises à l’issue de compromis difficilement négociés, dépassant le cadre majorité-opposition. Il en va de même pour la HAICA pour l’audiovisuel, et aussi pour les membres de la cour constitutionnelle, actuellement objet de négociations et de tractations entre les forces politiques. Depuis 2014, c’est la coalition laïco-islamiste autour de Nida Tounès et Ennahdha et d’autres partis laïcs (dite d’« union nationale ») qui préserve la dynamique du compromis politique et social et qui préside à ses modalités pratiques et institutionnelles, en dépit des agitations ambiantes, incontournables en une telle période de crise économique et sociale et de mutation politique.

Mais, il est intéressant de noter que les deux questions  qui ont échoué dans la transition, la troïka et l’IVD sont comme par hasard les deux questions qui n'ont pas fait l'objet de compromis. Un bon enseignement à tirer des expériences des transitions.

Nul n’ignore que la troïka (alliance dirigée par Ennahdha avec deux partis de centre gauche, CPR et Ettakatol) n’a cessé depuis 2011 de diviser le pays en deux blocs diamétralement opposés, islamistes et modernistes, parce qu’elle a refusé tout compromis réel sur les grands enjeux politiques et parce qu’elle voulait délibérément islamiser le pays. Les islamistes étaient intolérants politiquement et socialement. Ils ont eu du mal à rentrer dans le nouveau jeu institutionnel et démocratique, ils étaient viscéralement attachés à la prédication. Aux demandes de négociation, ils répondaient par la violence et l’agression. Ils n’avaient pas compris à ce moment-là les exigences du compromis dans la transition. Ils l’ont compris plus tard, à la fin de l’ANC, acculés par les nouveaux rapports de force, par l’émergence de Nida et par leur défaite aux élections de 2014.

La deuxième méconnaissance du compromis, issue encore du « modèle » de gouvernement de la troïka, concerne la désignation de la problématique présidente de l'Instance Vérité et Dignité (IVD), Sihem Ben Sedrine, férocement imposée par la majorité islamiste et élue à la sauvette durant la troïka. Ce n’est pas un hasard si la présidente de cette Instance, contestée aussi par ses propres membres démissionnaires, divise encore les Tunisiens en deux camps opposés. Cette instance est en train de faire échouer la justice de transition, élément nécessaire pourtant dans les systèmes de transition, pour liquider définitivement les pesanteurs du passé autoritaire. Là aussi, il n'y a pas eu consensus et compromis. On en paye encore le prix. Une instance de réconciliation devrait être présidée par une personnalité consensuelle, indépendante, magistrat ou avocat d’expérience, professeur d’Université, ou une personnalité publique réputée. Les islamistes ont eu le tort d’opter pour une personne victime elle-même de l’autoritarisme, pour qu’elle devienne aussitôt juge et partie dans une mission difficile, transhistorique. On a eu alors l'irréconciliation au lieu de la réconciliation. Encore faute de compromis.

Hatem M'rad

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