La roue de secours, ou la solidarité comme moteur

 La roue de secours, ou la solidarité comme moteur

credit photo :Jacques Loic/Photononstop/AFP


Dans les “déserts” provinciaux, où l’offre de transports en commun est insuffisante, la mobilité pose souvent problème. Pour y faire face, cette association du Doubs loue des véhicules à 5 euros par jour aux personnes en situation de précarité


Nous sommes à Montbéliard (Doubs), une ville de 25 000 habitants dans une région industrielle qui a connu son heure de gloire dans les années 1970. Ici, la voiture est reine. Et pour cause : à dix minutes, à ­Sochaux, se trouve l’usine PSA, le site industriel et symbolique de la marque française Peugeot.


C’est dans ce bastion automobile qu’a décidé de s’implanter un garage solidaire, baptisé la Roue de ­Secours. Son concept est assez simple : récupérer des ­véhicules ­anciens, les réparer et les mettre à disposition de personnes en situation de précarité ou de difficultés financières. “On fonctionne principalement avec des dons de voitures (collectivités, entreprises, parti­culiers), explique Reda Kaouani, le chef d’atelier. On les remet en état et elles sont louées ou vendues à des personnes ayant un ­emploi et uniquement sur prescription sociale. En ­province, bien souvent, il faut faire 15-20 kilomètres pour aller travailler. Si le bus ne passe pas à côté, c’est ingérable !”


 


Un véhicule pour moins de 3 000 euros


En quelques mois, plus d’une vingtaine de personnes ont déjà sollicité l’association. “Prenons un exemple concret que j’ai rencontré, poursuit Reda Kaouani : une maman célibataire avec deux enfants travaillait dix heures par semaine et touchait un complément RSA (revenu de solidarité active, ndlr). Un jour, elle a décroché un job à vingt-six heures hebdomadaires, mais qui demandait ­expressément l’usage d’un véhicule. Elle a loué une voiture chez nous, et cela lui a permis de déménager, d’être mobile et de ne plus dépendre du RSA.”


Evidemment, les tarifs sont très bas, pour ne pas contraindre encore plus les personnes en difficulté. “La location, c’est 5 euros par jour pour les intérimaires et 6 euros pour les autres, assurance comprise. Ils mettent du carburant et ils vont bosser, confirme le mécanicien. Pour une voiture à l’achat, avec une garantie de trois mois, on ne dépasse jamais les 3 000 euros afin de ne pas faire de concurrence déloyale aux garages du coin. On leur a ­expliqué que nos clients n’avaient pas les moyens d’acheter chez eux, de toute façon.”


Présidée par Hugues Menant – et aidée par la Fondation PSA, l’agglomération, Enedis ou encore Territoire Habitat –, l’association a embauché Reda il y a un an. Pour le natif de Belfort, ayant passé son enfance à Delle, l’automobile est presque un membre de la famille. “Depuis tout petit, j’ai grandi dans le domaine de la ­ferraille. Mon grand-père était propriétaire d’une casse au Maroc. Mon père en a également acheté une dans le territoire de ­Belfort dans les années 1990. A l’âge de 10 ans, j’y passais du temps avec lui et mes frères, qui y travaillaient. Je bricolais les boulons, c’était un terrain de jeu incroyable. J’étais comme un fou. J’avais 200 voitures rien que pour moi !”


Pourtant, le jeune homme s’oriente vers un brevet d’études professionnelles (BEP) électrotechnique, qu’il obtient et à l’issue duquel il entre dans la vie active. Très vite, pourtant, il revient à ses premières amours et travaille auprès de son père, en tant que mécanicien autodidacte. Il y apprend aussi la gestion, la tôlerie, le remorquage… Mais l’aventure s’arrête en 2009, lors de la vente de la casse paternelle.


 


En retour, une générosité qui fait du bien


“A ce stade de ma vie, j’en avais assez de la mécanique, explique Reda Kaouani. Je voulais voir autre chose.” Il enchaîne alors plusieurs métiers : commercial à Dijon, restaurateur dans le sud de la France, intérimaire en Suisse, garagiste à Audincourt, promoteur immobilier dans le Doubs… Le néo-Montbéliardais cherche son bonheur professionnellement. “Plus que de la ­liberté, j’ai besoin de passion dans ce que je réalise. ­J’essaye d’éviter les contraintes. Il faut que je sois comblé financièrement, mais aussi en termes d’amour du métier.”


Et puis, un jour, il tombe sur la Roue de Secours, créée en 1998. Plutôt orientée jusqu’alors sur la location de scooters, l’association va, sous son impulsion, développer le volet automobile, grâce au parrainage de Solidarauto. “Notre activité a démarré sur les chapeaux de roues. C’est en plein boom. On vient d’embaucher un mécano supplémentaire. Le garage solidaire le plus proche est à 200 kilomètres de chez nous”, précise-t-il.


Conscient de la difficulté de se déplacer, Reda a vu dans ce travail l’opportunité de conjuguer don de soi avec fraternité : “J’aime le contact avec les gens. Je prends nos clients en stop, et pas seulement dans le cadre du travail. C’est un état d’esprit. En plus, ils sont souvent d’une générosité incroyable. Ils nous apportent même à manger, malgré leurs faibles moyens. On est entouré de plein de petites ­attentions qui font du bien.”


 


Un concept appelé à se développer


D’ailleurs, il n’y a pas de différences entre les personnes qui viennent le voir et lui. “Elles n’ont pas les moyens de payer un garage avec une main-d’œuvre à 70 euros de l’heure, témoigne-t-il. Nous, on ne prend pas de marge sur les pièces et on facture à 36 euros de l’heure. Une dame s’est présentée avec un devis du concessionnaire Peugeot à 1 200 euros, on a pu lui en faire un à 360 euros. Les gens qui viennent nous voir ne sont pas des fainéants ou des jean-foutre. Ce sont souvent des accidentés de la vie, qui tentent de s’en sortir. Si leurs voitures ne démarrent pas, ils sont dans la mouise. Souvent, je me dis que ça pourrait m’arriver, à moi aussi. Je serais alors ­heureux d’avoir quelqu’un qui me tende la main.”


Le mécanicien assure que l’activité de la Roue de Secours va croître de manière exponentielle, car “c’est de plus en plus cher d’avoir une voiture. On a actuellement deux à trois semaines d’attente. Les garages solidaires vont se développer. On ne va bientôt plus avoir le choix. On était sept dans ma famille et on nous a toujours appris le partage. Si tu as un gâteau, coupe-le en deux, en quatre, mais personne ne doit mourir de faim. Si tu es honnête et droit avec les gens, il ne t’arrivera jamais de galères.”Avec sa bonne humeur et son grand cœur, Reda Kaouani nous réconcilie avec les garagistes à la mauvaise réputation. A tort, nous en sommes sûrs ! 

Yassir GUELZIM

Journaliste Print et web au Courrier de l'Atlas depuis 2017. Ancien de RFI, LCI, France Inter. Producteur et réalisateur (Arte Reportage, France24, France tv).