Wassyla Tamzali : « Aujourd’hui ma colère, c’est le génocide en Palestine, à Gaza, la complicité de l’Occident »
Avocate, ancienne responsable des droits des femmes à l’UNESCO, essayiste, fondatrice des Ateliers Sauvages à Alger, Wassyla Tamzali n’a rien perdu de sa liberté de ton. Féminisme, Algérie, mémoire, art, Gaza… Elle livre une parole dense, exigeante et intacte.
LCA : Êtes-vous toujours une femme en colère ? Qu’est-ce qui nourrit cette colère aujourd’hui ?
Wassyla Tamzali : Ce qui nourrit ma colère aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les inégalités ou le statut des femmes. J’ai compris qu’il fallait laisser le temps au temps, que les problèmes étaient plus complexes. Que cette régression, par rapport au projet de l’égalité des sexes, répondait aussi à un besoin identitaire profond d’un peuple humilié par une colonisation qui avait méprisé ses manières d’être, de vivre, de croire.
Cela ne m’empêche pas de continuer à œuvrer dans le sens de la liberté et de l’égalité, par l’art justement. En aidant à la création d’images qui remplaceraient celles de la colonisation, et qui auraient aussi un rôle critique face aux images d’aujourd’hui, porteuses d’un désir de retour à un passé reconstruit et stérile.
Aujourd’hui, ma colère, c’est le génocide en Palestine, à Gaza, la complicité de l’Occident. J’ai le sentiment d’être trahie par l’Occident et ses belles idées que j’ai faites miennes. Ma génération a adopté les idées de liberté et d’universalité venues d’Occident au lendemain des indépendances. Nous avions nourri l’espoir d’un monde fraternel, où tous les peuples seraient égaux après les guerres de libération. Cette promesse de l’histoire a été trahie.
Pendant la colonisation, je ne m’étais jamais sentie « indigène », peut-être protégée par un statut social, et par cette idée inculquée dans ma famille que nous étions mieux que les Français. Aujourd’hui, par le martyre de Gaza, je sais ce que c’est qu’être indigène. C’est être relégué, par l’autre, dans un rang inférieur, dans une humanité fracturée. Je m’identifie totalement à la Palestine.
Avocate, fonctionnaire internationale, féministe, directrice d’un centre d’art… Comment vous présenteriez-vous aujourd’hui ?
Wassyla Tamzali : En Algérie, pour la jeune génération, celle pour qui l’art compte, je suis perçue comme la fondatrice des Ateliers Sauvages. Un lieu d’exposition et de résidence d’artistes, d’une architecture remarquable, que j’ai ouvert il y a dix ans.
Avant cela, j’étais surtout connue pour mon travail féministe, notamment à l’UNESCO, où j’ai dirigé les programmes pour les droits des femmes pendant vingt-deux ans. J’ai appartenu à la première génération postcoloniale de femmes algériennes actives, féministes.
Ce furent des années riches d’expériences, de rencontres avec des femmes du monde entier : passionnantes, courageuses, créatives, désireuses de changer le monde. J’ai été emportée par ce mouvement de libération.
J’ai notamment participé à la création du Collectif Maghreb Égalité, dont l’action la plus marquante fut de rendre visibles, à la conférence mondiale de Pékin en 1995, la condition des femmes et leurs luttes dans nos trois pays. Il y eut aussi ce Parlement des femmes sous les lois islamiques, parlement fictif où de grandes féministes d’Asie, d’Afrique, d’Europe et du monde arabe ont tenu le rôle de législatrices, rôle dont elles sont si souvent exclues.
Je garde un souvenir fort de cette époque marquée par l’engagement, l’intelligence et la solidarité entre femmes. Le Maghreb des femmes : nous avions cette ambition.
Votre jeunesse a été marquée par des épreuves, notamment l’assassinat de votre père à vos 15 ans.
Wassyla Tamzali : Oui. Une mort violente et insoutenable. Par vengeance, de la main d’un Algérien. La guerre d’Algérie, dans laquelle tous les hommes de la famille en âge de la faire s’étaient engagés, a été cruelle pour nous comme pour toutes les familles algériennes. Il y a eu l’assassinat de mon père, puis l’enlèvement d’un cousin, mort après de longues tortures par la Main Rouge, groupement de tueurs lié à l’armée française. Un autre cousin, jeune étudiant en médecine, fut emprisonné puis torturé à la villa Sésini (centre de détention et de torture pendant la guerre, ndlr). Il y eut aussi la fermeture des entreprises, la destruction des fermes par l’armée occupante, l’exil… Cela a duré sept ans, toute mon adolescence. Et puis nous avons eu l’indépendance.
Comment c’était d’avoir 20 ans en 1962 ?
Wassyla Tamzali : Comme une grande histoire d’amour. Un emballement génial. C’était la naissance d’un pays, d’un État. Un rêve qui prenait forme. Mais c’est la guerre et sa part d’ombre qui m’ont marquée durablement. Apprendre, en sortant de l’école, que mon père avait été tué a inscrit au plus profond de moi l’idée que le monde peut basculer en une seconde. Cela a fait de moi une intranquille, pour reprendre Pessoa.
À propos de l’Algérie, vous dites qu’elle est prisonnière de sa mémoire.
Wassyla Tamzali : La mémoire douloureuse l’emporte sur l’Histoire. L’Histoire met la pensée en marche. Comme le disait Foucault, écrire l’histoire, c’est toujours écrire un peu contre soi. Nous avons besoin de cette pensée critique pour avancer.
Dans Une éducation algérienne, vous racontez une scène fondatrice : la cuisinière vous refuse la plus grosse part d’un gâteau en disant qu’elle est pour votre frère. Vous courez alors voir votre père, qui vous répond : « Les garçons et les filles ont les mêmes droits. »
Wassyla Tamzali : Aucun homme n’a pu me convaincre du contraire après. Dans mon livre, je donne à cette phrase une place déterminante qu’elle n’a peut-être pas eue dans la réalité, mais c’est cela aussi la littérature. Beaucoup de choses ont nourri cette conscience féministe. L’époque, d’abord, celle de la Révolution algérienne. Et surtout mon éducation. J’appartiens à une famille citadine et cosmopolite qui avait ses propres manières d’appréhender la religion, les rapports entre les sexes, les mœurs.
Les sœurs de mon père et ses cousines, nées au début du XXe siècle, n’ont jamais été voilées. Elles ont été au lycée jusqu’en terminale. Seule ma grand-mère, née au XIXe siècle, portait le haïk blanc des citadines. Tout cela m’a appris ce droit à la liberté en tant qu’individu avec un e. Il faudrait féminiser le mot individu, même contre la grammaire.
Le chemin de la liberté était tracé, même s’il fallait se battre. Mais j’avais vite compris que je ne pouvais pas être libre toute seule. Que je ne le serais vraiment que lorsque les femmes algériennes le seraient aussi. C’est ainsi que je suis devenue féministe.
A propos de féminisme justement, vous avez eu quelques mots sur le mouvement #MeToo.
Wassyla Tamzali : Oui, j’ai été invitée aux Rencontres de Pétrarque en 2018 à donner la conférence inaugurale sur ce thème. Tout ce que dit #MeToo, nous l’avions déjà dénoncé. Ce mouvement a surgi par une forme d’alchimie émotionnelle rendue possible par les réseaux sociaux. La domination sexuelle prédatrice devenait enfin visible. Ce qui est intéressant, c’est que beaucoup de ces femmes étaient perçues comme sublimes, fortes, libres. Cela a beaucoup contribué à la force symbolique du mouvement.
Qu’en est-il au Maghreb ?
Wassyla Tamzali : Au Maghreb, #MeToo n’a pas vraiment pris. La honte n’a pas encore changé de camp. Le féminisme des années 1970 à 2000 fut davantage un féminisme de l’égalité que de la liberté. Sur la liberté, nous restions confrontées aux traditions, à la famille. Nous n’avons pas su dire, comme Marguerite Duras, qu’une femme libre est une femme qui sort seule le soir prendre un verre et fumer une cigarette en terrasse. Nous revendiquions l’égalité au nom de nos compétences sociales ou professionnelles. Nous étions des femmes sages. Il y a encore trop de barrières. Je vois des femmes intelligentes et libres dehors qui, une fois chez elles, se plient au service du mari. C’est terrible pour les enfants car ce sont des modèles.
Quel regard portez-vous sur la jeune génération féministe ?
Wassyla Tamzali : Elles ont des modes de lutte différents. Elles n’ont pas besoin de nos conseils. Elles sont plus libres que nous, plus radicales. Il faut dire aussi que leur environnement est plus dur.
Comment êtes-vous venue à l’art après un parcours déjà si riche ?
Wassyla Tamzali : Ce choix a surpris, surtout en raison de mon âge, mais il s’explique par ma pratique féministe et mon travail dans une organisation politique internationale, où règne la loi du silence sur certains sujets : les femmes, leurs oppressions familiales et sociales, leur sexualité. Le monde politique est celui du patriarcat triomphant. L’art s’est alors imposé comme un dernier recours pour sensibiliser les publics à la question de la liberté et de l’égalité — pas uniquement pour les femmes, d’ailleurs — et pour dépasser les limites imposées par les jeux de pouvoir entre régions dans le contexte onusien.
Dès les années 80, j’ai été partenaire de la ville de Fès pour des Rencontres annuelles sur les femmes arabes et la créativité, une initiative de Khadija Tnana, alors adjointe au maire chargée de la culture. Aujourd’hui, Tnana est une artiste visuelle importante, la première femme au Maghreb à avoir travaillé — et à travailler encore — dans une approche féministe sur le corps de la femme.
À travers ces Rencontres, par les images, les mots, les arts visuels, la littérature, la fiction, la poésie, le cinéma, nous pouvions aborder des sujets « difficiles » et mettre en avant la parole des femmes.
Parlez-nous des Ateliers Sauvages…
Wassyla Tamzali : En retournant à Alger après plus de vingt ans d’absence, je n’ai pas retrouvé mes marques. J’étais partie à la fin des années 1970, quand toutes nos pensées et nos activités étaient traversées par la politique : dans les cafés, les maisons, la Cinémathèque… Cette passion avait disparu, sans doute emportée par la guerre civile des années 1990.
En 2014, à la demande de jeunes artistes à qui j’avais acheté des œuvres, j’ai organisé dans mon appartement une exposition privée. Pendant une semaine, ils ont pris possession de mes murs. Les soirées s’étiraient tard, et j’ai découvert un monde, ses difficultés, son absence de débouchés. La veille du vernissage, seule face à une soixantaine d’œuvres, j’ai compris que les réponses aux questions que je me posais sur le pays retrouvé étaient là, devant moi.
En 2015, l’occasion s’est présentée alors j’ai acheté un espace fermé depuis douze ans, à deux pas de chez moi, en pleine ville d’Alger. Il semblait m’attendre. J’ai alors ouvert les Ateliers Sauvages pour mettre en pratique une idée ancienne : l’art comme moyen d’action politique, par ce que le philosophe Jacques Rancière appelle le partage du sensible. L’art met à distance, sublime, permet de dire beaucoup de choses et surtout d’éveiller la sensibilité de l’autre. C’est cet art-là qui m’intéresse : un art politique.
Le sentiment de l’injustice, le métier d’avocate, le féminisme, l’engagement politique, et aujourd’hui l’art, pour moi, c’est la même histoire.
