Tunis-Rome : derrière les partenariats officiels, la montée des soupçons et des tensions

Considérée ces dernières années comme un partenaire stratégique de l’Italie en Méditerranée, notamment sur les dossiers migratoires et énergétiques, la Tunisie voit aujourd’hui ses relations avec Rome traverser une zone de turbulences discrète mais de plus en plus perceptible.
Dans les cercles politiques italiens, des voix accusent désormais Tunis de se rapprocher excessivement de la Chine, au détriment des engagements économiques et géopolitiques conclus avec l’Union européenne et l’Italie de Meloni.
En parallèle, sur les réseaux sociaux tunisiens proches du pouvoir, une campagne virulente s’est développée ces dernières semaines contre l’Italie, accusée d’ingérence, de pression économique et de vouloir maintenir la Tunisie dans une relation de dépendance. Une escalade numérique qui reflète des crispations plus profondes entre deux partenaires pourtant condamnés à coopérer.
Le soupçon italien d’un basculement stratégique vers Pékin
Depuis plusieurs mois, les autorités italiennes observent avec inquiétude le renforcement des relations économiques entre Tunis et Pékin. Des discussions autour d’investissements chinois dans les infrastructures, les transports ou encore les nouvelles technologies alimentent les interrogations au sein des arcanes du gouvernement italien.
Pour Rome, la question dépasserait le simple cadre commercial. La Tunisie occupe une position centrale en Méditerranée, à moins de 150 kilomètres des côtes italiennes, et constitue un maillon essentiel des politiques européennes de contrôle migratoire et de stabilité régionale. Dans ce contexte, toute progression de l’influence chinoise est analysée comme un enjeu géopolitique majeur.
Des responsables italiens, relayés par plusieurs médias de la péninsule, reprochent officieusement à Tunis de bénéficier massivement des aides européennes tout en multipliant les signaux d’ouverture envers Pékin. Certains évoquent même une forme de “double discours diplomatique” : d’un côté, la Tunisie sollicite les financements européens et les partenariats avec Rome ; de l’autre, elle chercherait à diversifier ses alliances stratégiques pour réduire sa dépendance à l’Occident.
La Chine a de son côté entamé depuis le début du mois de mai 2026 l’application d’une exemption douanière totale (zéro droit de douane) sur les importations en provenance de plusieurs pays africains, dont la Tunisie.
Du côté tunisien, ces critiques sont jugées excessives. Des observateurs proches du pouvoir rappellent que la Tunisie affranchie durant l’ère Saïed de la tutelle du FMI cherche logiquement à attirer des investissements de toutes provenances. Ils estiment également que l’Europe peine à proposer des financements rapides et des projets concrets capables de répondre aux urgences économiques du pays.
Les réseaux sociaux tunisiens attisent la confrontation
Cette tension diplomatique s’est progressivement déplacée vers le terrain numérique. Sur Facebook, X ou encore TikTok, plusieurs pages tunisiennes soutenant le pouvoir ont lancé des campagnes dénonçant les “pressions italiennes” et mettant en garde contre une supposée volonté de Rome d’imposer ses choix économiques et politiques à Tunis.
D’aucuns avancent que la récente et soudaine mise en avant de la success story de Kamel Gharbi, puissant lobbyiste et industriel tunisien dans le secteur italien de la santé, par le média de centre-droit Il Foglio en ce timing précis, ne doit rien au hasard, même si les aspirations présidentielles alternatives du personnage sont peu prises au sérieux par les Tunisiens.
Les publications les plus relayées accusent l’Italie d’utiliser l’aide européenne et la coopération migratoire comme des instruments de chantage. D’autres messages appellent ouvertement à renforcer les partenariats avec la Chine, présentée comme une puissance “respectueuse de la souveraineté tunisienne” et moins intrusive que les pays européens.
Cette rhétorique de sensibilité souverainiste trouve un certain écho dans une partie de l’opinion publique tunisienne, marquée par une défiance croissante envers les institutions européennes et les anciennes puissances occidentales.
Mais cette polarisation inquiète aussi plusieurs diplomates et analystes. Derrière les échanges virulents sur les réseaux sociaux, certains redoutent une détérioration durable des relations entre Tunis et Rome. L’Italie reste en effet l’un des principaux partenaires économiques de la Tunisie, un investisseur majeur et un acteur clé dans les dossiers énergétiques et migratoires.
Malgré les tensions actuelles, aucun des deux pays n’a intérêt à une rupture ouverte. Toutefois, l’épisode illustre les nouvelles lignes de fracture qui traversent la Méditerranée : concurrence entre puissances, bataille d’influence économique et montée des discours souverainistes. Entre Bruxelles, Rome et Pékin, la Tunisie semble désormais chercher un équilibre plus complexe, au risque d’alimenter la méfiance de ses alliés européens historiques.
