Point de vue.Tunisie - Servitude et préjugés vs. libertés individuelles

Le chef du parti islamiste tunisien Ennahdha, Rached Ghannouchi et Bochra Bel Haj Hmida, présidente de la Colibe (Commission des libertés individuelles et de l'égalité), créée par le président de la République Béji Caïd Essebsi le 13 août 2017. © AFP

Le citoyen en pays d’islam est-il d’une nature, d’une essence autre que celle de ses semblables dans les différentes sphères du monde ? Quelle est la nature de cet homme, de ce citoyen qui vient d’acquérir droit de cité, qu’on voudrait condamner à la servitude et au déni de soi, comme si la démocratie pouvait s’arrêter à mi-chemin ? Le citoyen musulman doit-il vivre, contrairement aux citoyens des autres gens du Livre, dans le préjugé, transmué en servitude volontaire, voire en indignité, par la pesée de la tradition et de la force politique ? S’il naît libre comme tout être de raison et d’intelligence, pourquoi l’homme est-il partout dans les fers, en terre d’islam ? Qu’est-ce qui le distinguerait alors du monde animal et de la loi de la jungle ?

Il est dangereux pour tous, musulmans intolérants, ulémas traditionalistes et gouvernants autoritaires, d’ouvrir la porte de l’Ijtihad, une porte fermée depuis l’écrasement des Mu’tazilites, qui faisaient œuvre de raison et qui furent traités déjà de mécréants au courant du 9e siècle après J-C. Un signe qui ne trompait pas. L’ijtihad est un peu trop hasardeux et aléatoire pour un musulman trop assuré de la finalité de son destin, de la supériorité de son Dieu, de sa religion, de sa culture exclusive et expansive, rejetant Kuffârs externes et internes, des « sortants », sur le même plan.

Le musulman est passé dans son histoire de la servitude imposée à la servitude volontaire. Deux servitudes qui se mélangent dans la confusion. Il se soumet souvent à la foule et à la communauté sans le vouloir vraiment. Le laïc aussi. Ne croyons surtout pas que la servitude, les préjugés et l’attachement aux traditions ancestrales soient seulement une question de pauvreté. Les régimes pétroliers du Golfe, comme les régimes démunis du Yémen ou du Soudan, beaucoup d’émigrés musulmans en terre civilisée, comme de richissimes arabes vivant en Occident y poussent de manière identique.

Cette servitude, volontaire et involontaire, et ces préjugés ne sont pas non plus une question relevant de la nature du régime politique. Le musulman est enclin volontairement à la servitude, intolérant vis-à-vis de la liberté d’autrui, même d’ordre privé, qu’il soit sous la tutelle d’un régime militaire, théocratique ou semi-civil, monarchique ou républicain, révolutionnaire, nationaliste, capitaliste ou socialiste. Une servitude devenant volontaire après avoir été durablement intériorisée dans la conscience collective de ses destinataires. Imposée de force par l’autorité et les ulémas, elle renaît en force dans les âmes en toute « spontanéité ».

C’est comme si la « servitude volontaire », dont La Boétie avait fait ironiquement « l’éloge », était, plus qu’un outil identitaire, elle est une gratification ou une quête d’autorité. La liberté pouvait remettre en cause la chaîne sociale et politique de l’autorité. L’autorité, ne l’oublions pas, est aussi  une question d’honneur dans le monde arabo-musulman.

Les détenteurs du pouvoir politique craignent la liberté qui risque de rendre leur épée moins aiguisée, de les emporter physiquement et politiquement ; les autorités religieuses craignent la liberté qui risque de ruiner leur tutelle morale et religieuse sur la société, l’éducation et les mosquées ; les pères, monogames ou polygames, de véritables califes domestiques, protégés par des textes charaïques, craignent dans des sociétés patriarcales de ne plus avoir d’autorité sur leurs progénitures, surtout leurs épouses et filles ; les maîtres d’école traditionalistes craignent la civilisation de liberté qui risque de provoquer la rébellion critique et intelligente des élèves, annonciateurs d’un nouvel ordre culturel ; les hommes, maîtres des espaces publics et même privés, craignent d’y perdre leur autorité à la suite de la liberté des femmes.

Tout ce beau monde, tous ces détenteurs de l’autorité, de quelque nature qu’elle soit, ne désirent l’autorité, la liberté, que pour eux-mêmes, pas pour les autres. Une autorité masculine et exclusive dans tous les cas.

Bien entendu, les partis islamistes, agents de liaison locale de l’Internationale des Frérots, craignent aussi que la liberté ne dilapide leur fonds de commerce idéologique et politique et la manne céleste en provenance des Wahabites du Golfe, gardiens du Temple, maîtres de la stratégie islamiste, balançant de la bienfaisance au terrorisme, selon l’ordre du jour.

Le musulman est culturellement ainsi fait qu’il n’aime ni la liberté politique (la démocratie est toujours sacrilège dans l’inconscient salafiste), ni la liberté individuelle (gênant la certitude des préjugés tenaces). Comme le montre la résistance de plusieurs Tunisiens et Tunisiennes traditionalistes au projet réformiste et libéral du code des libertés individuelles et de l’égalité présenté dans le Rapport de la Colibe sur l’initiative du président Essebsi. Comme le montre encore l’attitude d’Ennahdha et son refus de discuter profondément le Rapport de la Colibe ou l’attitude de Ghannouchi refusant de recevoir les membres de cette Commission.

La démocratie politique, oui. Les palabres du parlement et des partis, oui, et la conversion a été soi-disant entérinée au dernier congrès du parti. Mais pas d’égalité de droit entre des inégaux de droit divin. La femme vaut toujours la moitié de l’homme, et les minorités de tous genres ne peuvent prétendre aux mêmes droits que la majorité des « bons » musulmans.

Le cas tunisien montre qu’en dépit de la libération politique après une révolution pourvoyeuse de démocratie et de liberté d’expression, la tradition ancestrale ne dépérit pas pour autant. On a beau chasser le naturel, il revient au galop.

Les musulmans tunisiens traditionalistes, comme le reste de leurs coreligionnaires de la région,  ne souhaitent pas être des musulmans libres dans un pays aspirant à être libre. L’islam risque peut-être de tomber en déperdition du seul fait de la proclamation des libertés individuelles.

Les cellules et les réseaux islamistes qui dénigrent le projet de la Colibe font pourtant en Tunisie ce qu’ils n’ont jamais fait auparavant : exister de droit au grand jour. Ils manifestent librement dans la rue, votent, s’associent et se réunissent librement, s’expriment même agressivement au nom des libertés publiques en faisant état de leur intolérance. Ils tentent par tous les moyens de « salafiser » le pays, d’islamiser la société et de haranguer la foule en détresse des mosquées.

Ils n’ont certes jamais admis l’interdiction du takfir, la liberté de conscience ou l’égalité entre hommes et femmes dans la Constitution. Mais ils ne sont pas prêts à admettre la déliquescence de leur pouvoir sociétal, éducatif, familial et conjugal d’essence islamique, comme ils ne reconnaissent toujours pas le Code de Statut Personnel du « satanique »  Bourguiba, qui a ouvert les yeux des femmes en leur donnant trop de droits et de libertés pour un pays musulman où les femmes disposent traditionnellement d’un statut hypertrophié. Ils préfèrent toujours le mariage traditionnel (‘urfi) au mariage civil, la polygamie à la monogamie, le voile à la nudité, la primauté du père à l’égalité parentale, l’interdiction de l’alcool à la liberté de boire, la prière à la danse, la non représentation à l’art créateur, la peine de mort à la condamnation à vie.

Les musulmans traditionalistes, ainsi que les islamistes ont certes l’obsession des textes sacrés et figés. Ils devraient encore nous dire, au nom de quelle Justice, de quelle Raison, de quelle Humanité, de quel Universalisme, de quel Droit naturel,  les citoyens vivant en pays d’islam, ayant déjà droit à la démocratie et aux libertés publiques garanties par une Constitution, n’ont pas pour autant droit aux libertés individuelles dans un pays quasi-séculier au XXIe siècle ?

Pourquoi la femme n’a pas les mêmes droits que l’homme, en matière d’héritage, elle qui subvient largement aux besoins de la famille et de son mari ? Pourquoi le mari non musulman de la femme musulmane a un statut inférieur à l’épouse non musulmane du mari musulman ? Pourquoi l’athée, de conviction philosophique, ou le non croyant en général, n’a pas les mêmes droits d’existence et d’épanouissement que le croyant dévoué à Dieu ? Penser est-il un crime, ne pas penser est-il un privilège ? Pourquoi l’homosexuel, le marginal ou les minorités, qui existeront toujours et partout de fait dans le monde, doivent-ils être des pestiférés, persécutés dans et par leur propre société à laquelle ils sont attachés et avoir un statut subalterne ? Pourquoi l’enfant naturel doit-il être pénalisé des erreurs de ses concepteurs, lui qui baigne, comme tout enfant légitime, dans l’innocence pure ? Pourquoi les musulmans doivent-ils encore admettre les sanctions barbares de la peine de mort ? La loi du talion est-elle encore une forme de justice civilisée ? Face aux barbares et aux criminels, l’Etat doit-il devenir aussi barbare et aussi criminel ?

C’est ce qu’essaye de faire à juste titre le Rapport de la Colibe : une nouvelle pédagogie de la liberté individuelle et de l’égalité adaptée aux contours du siècle. Pourquoi les musulmans devraient rester un peuple s’excluant volontairement de la civilisation, de la science et des lumières ? Pourquoi l’islam interdirait-il le vouloir-vivre ensemble de la société, quelle que soit la spécificité de ses membres, alors que l’islam originaire cohabitait avec les tribus juives, reconnaissait les gens du Livre et que le prophète avait épousé deux juives hors de sa communauté ? Si les théologiens font une lecture historiciste pour les choix du prophète à l’époque, il faudrait aussi qu’ils fassent la même lecture historiciste pour les temps présents, et en toute matière.

Pourquoi des dogmes religieux surannés, entérinés par les peuples d’abord sous la menace, puis par habitude et insouciance, devraient constituer un obstacle de progression ou un mur d’incompréhension entre les uns et les autres ? Une bonne loi doit être après tout bonne pour tous les hommes, comme une proposition vraie doit être vraie pour tous les hommes.

Et contrairement aux Exégètes et Muhaddithines (les répétiteurs des hadiths), le bien n’est pas ce que Dieu ordonne et le mal n’est pas ce que Dieu interdit. Tout homme de raison peut distinguer le bien et le mal, la vertu et le vice où qu’ils se trouvent. Le texte sacré lui-même est sujet à interprétation dès qu’il s’oppose à l’évolution historique et sociale et aux progrès de la connaissance, comme le recommandait Ibn Rochd.

Pourquoi alors les citoyens en pays musulman, dans des Etats plutôt séculiers que religieux, doivent-ils être au XXIe siècle encore et toujours gouvernés par les préjugés et non par la raison, en décalage avec le reste de l’Humanité dont les progrès sont de plus en plus rapides ? Relisons « L’Esprit des lois » de Montesquieu, qui nous avertissait dans sa préface : « J’appelle ici préjugés non pas ce qui fait qu’on ignore de certaines choses, mais ce qui fait qu’on s’ignore soi-même ». Il continue : l’homme « est également capable de connaître sa propre nature lorsqu’on la lui montre, et d’en perdre jusqu’au sentiment lorsqu’on la lui dérobe ». Entendez, lorsqu’on la lui montre par la raison.

Retenons au moins cela du projet de code des libertés individuelles et de l’égalité de la Colibe. Qu’on montre par la Raison, par la logique, par la justification, par l’argument scientifique, aux citoyens tunisiens, vivant dans un pays musulman, leur propre nature, leur humanité dissimulée, les multiples potentialités de leurs libertés individuelles, la dynamique de leur Etre, pour qu’ils ne se perdent pas dans le Néant de l’immobilisme. Qui peut avoir le droit de le leur refuser et au nom de quoi ?

Hatem M’rad

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