Politique."Nous militons pour la dépénalisation des drogues", Bénédicte DesForges du Collectif Police Contre la Prohibition (PCP)

Bénédicte Desforges, est ex-lieutenant de police, auteure de plusieurs ouvrages d’histoires de flics, cofondatrice du collectif Police Contre la Prohibition. Crédit photo : Camille Millerand

Bénédicte Desforges est ex-lieutenant de police. Elle a essentiellement travaillé en banlieue parisienne, ainsi que dans le 18e arrondissement de la capitale. Après une quinzaine d’années d’activité, elle a démissionné de la police en 2012. Auteure de plusieurs ouvrages d’histoires de flics, elle a été l’une des premières fonctionnaires de police a dénoncer la politique du chiffre formalisée par le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy. Avec deux anciens collègues, elle a lancé à l’automne dernier le collectif Police Contre la Prohibition. Rencontre. 

Regrettez-vous d’avoir quitté la police ? 

Autant la police me manque parfois parce que c’est un métier passionnant et très enrichissant, autant je n’ai pas de nostalgie de mes collègues, ni de notre administration.

Que pensez-vous de la police de 2019 ? 

Je la trouve déjà peu apte à l’auto-critique et très corpo-centrée. C’est dommage. C’est bien beau d’excuser l’ensemble d’un corps qui va mal par quelques brebis galeuses, il n’empêche qu’elles sont rarement dénoncées de l’intérieur. Quand un flic commet une violence abusive et dégrade l’image de la police, ce sont 1000 autres qu’il met en danger. C’est compliqué d’émettre une critique car c’est très mal perçu. Les policiers qui pensent à contre courant sont très vite ostracisés. 

Vous avez un blog sur la police qui ouvre des débats divers. Avez-vous des ex-collègues qui sont toujours en fonction qui vous contactent ?

Oui, régulièrement et particulièrement beaucoup plus ces temps-ci. Ils sont scandalisés des violences de certains de leurs collègues lors des dernières manifestations. Ils sont désabusés et impuissants face à ces situations. Ils sont inquiets car ils sentent bien qu’il en résultera de fait une hostilité accrue envers eux et donc un risque certain de dégradation de leurs conditions de travail. 

Justement, comment jugez-vous l’action de la police face au mouvement des Gilets Jaunes ? 

Au départ, les policiers étaient très solidaires de ce mouvement, ayant conscience qu’il s’agissait aussi ici de défendre leurs propres revendications. Mais aux premières échauffourées, ils les ont considérés comme des manifestants ordinaires. 

Trouvez-vous que la police agit de manière disproportionnée avec les Gilets Jaunes ? 

Oui. Je trouve qu’il y a énormément de violences injustifiées, de blessures graves, de mutilations, souvent infligées à des gens qui ne sont manifestement pas violents. Je rappelle qu’il y a eu 17 éborgnés, 4 mains arrachés et une centaine de blessés graves. C’est la première fois que je vois ça. 

Certaines dénoncent l’utilisation du Flash-Ball ? Qu’en pensez-vous ?

Je pense que ce n’est pas une arme appropriée au maintien de l’ordre. La France est d’ailleurs le seul pays européen à l’utiliser dans ce cadre, tout comme les grenades de désencerclement, responsables des mutilations des mains. Les règles d’emploi de cet «armement intermédiaire » pourraient faire l’objet d’une enquête parlementaire. 

Avec deux anciens collègues, vous avez lancé à l’automne dernier le collectif Police Contre la Prohibition (PCP). En quoi consiste-il ?

Le collectif réunit les policiers et les gendarmes qui sont favorables à une réforme des politiques publiques des drogues et un changement de législation. Policiers et gendarmes sont en amont de la chaine pénale et en charge de la répression, il est donc normal et cohérent que nous intervenions dans le débat.

Généralement, les anti-prohibitionnistes abordent la problématique des stupéfiants sur le plan de la santé publique. Nous, nous nous intéressons plus particulièrement à l’aspect répressif et ses modalités. La prohibition et la répression ont des effets négatifs sur la santé publique, cela a même fait l’objet en juin 2017 d’un communiqué commun de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) et de l’ONU demandant urgemment que cesse la répression des usagers des drogues.

Que demandez-vous concrètement ? 

En préalable de tout autre changement dans la législation (NDLR : loi de décembre 1970 qui punit l’usage de drogues d’un an de prison et de 3750 euros d’amende), nous plaidons pour une dépénalisation de l’usage de toutes les drogues.

La répression n’a aucun effet dissuasif, aucun impact sur la consommation comme le montrent les rapports de l’OFDT (Observatoire Français des Drogues et Toxicomanies) et un effet complètement marginal sur les enquêtes de trafic.

Le délit d’usage de stupéfiants a la particularité de présenter un taux d’élucidation de 100 % : aussitôt constaté, le délit est élucidé et vient booster un chiffre global d’activité policière. On comprend alors que les chefs de service soient tentés de donner des consignes d’interpellation d’usagers de drogues.

Pour ce faire, on s’en prend à ceux qui sont visibles dans l’espace public. Et ce sont toujours les mêmes quartiers et populations qui sont ciblés. C’est d’autant plus injuste que l’usage touche tous les milieux sociaux. 

Cela explique donc que les forces de l’ordre usent et abusent des contrôles d’identité…

Oui, ces contrôles répétés sont des prétextes à la fouille de poches pour la recherche de ce délit mineur qui ne présente aucun danger pour autrui. Ce qui est incohérent, c’est que dans la police tout est chiffré et mis sous forme de statistiques, sauf les contrôles d’identité qui ne sont pas comptabilisés.

Il est regrettable, contrairement aux Etats-Unis et à la Grande Bretagne que nous ne disposions non plus de statistiques ethniques, qui permettraient d’établir la discrimination subie par ces fumeurs de cannabis des quartiers populaires.

Le collectif PCP dénonce ce système interdépendant formé par la répression de l’usage de stupéfiants, la politique du chiffre et le recours abusif aux contrôles d’identité. Si un de ces trois éléments était supprimé ou modéré, le système serait assaini : la répression de ce délit est vaine, la politique du chiffre ne sert ni la lutte contre la délinquance, ni la sécurité publique et les contrôles d’identité abusifs nourrissent une animosité réciproque.

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