PORTRAIT. Sarah Zitouni, la ténacité comme moteur

 PORTRAIT. Sarah Zitouni, la ténacité comme moteur

Sarah Zitouni, ingénieure automobile et ex-directrice de la stratégie chez Volvo, fondatrice de Power Ta Carrière, partage aujourd’hui les codes du leadership avec les femmes confrontées aux inégalités professionnelles. Crédit photo : DR

Issue d’un milieu ouvrier, confrontée très tôt aux préjugés de genre et de classe, Sarah Zitouni s’est frayé un chemin jusqu’aux plus hauts postes de l’industrie automobile en Suède. De l’INSA à Volvo, cette ingénieure raconte comment elle a appris à contourner les règles d’un monde d’hommes et transmet désormais ces clés aux femmes qui veulent faire sauter le plafond de verre.

 

C’est petite, en observant son père, les mains dans le cambouis les dimanches après-midi, qu’est née sa fascination pour la mécanique. Quand elle sera grande, elle travaillera dans le secteur automobile. « Ce truc qui explose et qui, du coup, fait avancer » émerveille cette future ingénieure, que rien — si ce n’est sa ténacité — ne prédisposait à une telle carrière. Et surtout pas le professeur au collège qui estime que le cerveau des filles n’est pas fait pour les maths, ni celui du lycée qui lui prédit qu’opter pour les « sciences de l’ingénieur » fera d’elle une mauvaise mère.

Née à Nice en 1991, Sarah Zitouni est la petite dernière d’une fratrie de cinq, issue de parents ouvriers d’origine algérienne. Élève brillante, elle saute deux classes et obtient son bac scientifique à seulement 16 ans. Fidèle à son ambition première, elle intègre le prestigieux INSA Lyon, au recrutement sélectif. « Je l’ai choisi parce que c’était une école publique et que je ne voulais pas être un fardeau pour mes parents, qui devaient déjà payer mon hébergement. »

À l’INSA (Institut national des sciences appliquées), pourtant, le sentiment d’être une « anomalie statistique » s’impose. « J’étais la seule fille d’origine maghrébine et d’extraction modeste, au milieu d’enfants de CSP+. » Paralysée par le syndrome de l’imposteur, la jeune femme perd ses moyens lors d’un examen. Convoquée par le professeur pour comprendre, elle panique, persuadée qu’elle va se faire exclure. L’enseignant lui assure au contraire qu’elle a toute sa place dans ce prestigieux établissement. Pour mieux « déboulonner » ses doutes, elle décide alors de prendre des cours de théâtre.

En arrière-plan, le parcours difficile de ses parents muscle sa détermination. Son papa a dû se battre contre les préjugés pour devenir conducteur d’engins, puis syndicaliste. Sa maman, ouvrière dans une usine d’électronique, respire le plomb et l’acétone. Lors d’un stage ouvrier en 2008, effectué dans les ateliers où travaille sa mère, l’étudiante mesure concrètement la pénibilité de ces conditions et leur impact sur la santé.

>> A lire aussi : PORTRAIT. Touria El Glaoui, la passeuse

Une ascension fulgurante

À 21 ans, devenue ingénieure automobile après une brève expérience dans la recherche, elle s’envole pour la Suède. « Comme mes parents, je suis partie avec deux valises, à la différence que j’avais un diplôme et un passeport européen. Ce qui change tout. » Très vite, elle comprend qu’envoyer des CV à la chaîne ne sert à rien et qu’il faut tisser un réseau, sortir, croiser du monde. En s’autorisant un cours de salsa, elle fait une rencontre improbable avec un chercheur partageant la même spécialité : la tribologie (science des frottements). Celui-ci fait circuler son CV parmi ses connaissances et lui permet de décrocher ses premiers entretiens et offres d’emploi.

Embauchée en 2014 par le cabinet de conseil AVL comme ingénieure de calcul, elle est rapidement promue directrice commerciale. Elle enchaîne ensuite une expérience dans le secteur maritime avant de revenir à l’automobile en tant que directrice de la stratégie chez Volvo. « J’étais la plus jeune à avoir jamais occupé cette fonction. » Cette ascension rapide, Sarah Zitouni l’explique par la culture de l’entreprise, capable de faire émerger les talents. « En France, je n’aurais jamais eu la même carrière. » Elle indique d’ailleurs avoir postulé sans succès chez Renault en sortant de son école.

Aujourd’hui, cette trentenaire se dit trop imprégnée de la culture scandinave pour envisager un retour dans son pays de naissance et évoque même sa « suédification ». Sur le plan professionnel, comment cela se traduit-il ?

« Je suis une adepte de la culture du consensus, du tutoiement du PDG et d’un véritable équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, que je préfère à la verticalité française. »

Hacker les codes

Atteindre ce niveau hiérarchique lui vaut une prise de conscience, mais aussi des regards ahuris en réunion. Ceux de ses pairs, qui découvrent qu’il n’y a pas de « grand monsieur en costume gris » à attendre et qu’elle n’est pas son assistante. « Tout le monde est là ? On peut commencer ? » lance-t-elle alors. Être la seule femme dans ce monde d’hommes finit par l’agacer.

En 2020, Sarah Zitouni lance Power Ta Carrière sur Instagram pour partager ses outils et transmettre les codes du pouvoir qu’elle a elle-même « hackés » aux nombreuses femmes qui se heurtent au plafond de verre les empêchant d’accéder aux postes de décision.

Son approche est d’un pragmatisme redoutable. Elle repose sur trois piliers.

  • L’autopromotion : « Tu dis ce que tu fais, tu fais ce que tu dis et tu dis ce que tu as fait. »
  • La communication d’impact, à laquelle elle a été initiée lors d’une formation de haut niveau dispensée conjointement par Harvard et le FBI : être « poliment assertive » pour obtenir ce que l’on veut sans paraître agressive.
  • Et enfin, le subtil art de gagner plutôt que d’avoir raison.

Près de 4 000 femmes francophones ont déjà testé et approuvé sa méthode, vendue via différents modules en ligne, faisant de Power Ta Carrière une start-up florissante.

L’été dernier, forte d’un chiffre d’affaires à six chiffres, cette désormais cheffe d’entreprise a quitté le salariat pour se consacrer pleinement à son ambition : aider un million de femmes, partout dans le monde, à reprendre le contrôle de leur trajectoire professionnelle et à propulser leur carrière. Et faire en sorte que, comme elle, elles démontent les barrières sociales et sexistes pour enclencher la vitesse supérieure.