Quand un président illibéral capture un président escroc

Image publiée sur le compte Truth Social de Donald Trump le 3 janvier 2026 montrant le président vénézuélien Nicolas Maduro à bord de l’USS Iwo Jima, après sa capture par l’armée américaine le 3 janvier 2026. AFP PHOTO / US President Donald Trump’s Truth Social Account / Handout
Est-ce que la capture d’un illibéral par un autre illibéral est un fait qui se neutralise de lui-même, ou est-ce qu’il y a toujours moyen d’évaluer les torts des uns et des autres au nom des normes et de la démocratie ?
L’idée d’une capture de Nicolas Maduro par Donald Trump paraît inimaginable, même si elle n’est pas totalement inédite. Mais elle exprime un fait à l’ordre du jour dans le monde actuel, marqué par la confusion des régimes hybrides, la contagion populiste, le culot et la brutalité politique. On remarque que l’illégitimité ne s’oppose plus clairement à la légitimité, mais se déplace, se recycle, et que leur distinction sème le doute partout où elle passe. Imaginer le président vénézuélien arrêté ou neutralisé sous l’instigation d’un président américain populiste et illibéral n’est pas seulement un scénario géopolitique ; c’est aussi un phénomène qui dénote le brouillage contemporain des normes démocratiques.
Nicolas Maduro incarne aujourd’hui l’une des figures les plus éclatantes de la confiscation autoritaire du pouvoir par des moyens électoraux vidés de leur substance. Réélections truquées, opposition muselée, institutions surencadrées, économie ravagée, connexion politico-narcotique. On peut dire que le régime vénézuélien est fondé carrément sur une fraude structurelle, beaucoup plus que sur un simple abus ponctuel, au point de paraître comme une mascarade. Il s’agit d’un pouvoir qui se maintient non par la persuasion, mais par la peur, la rente, le trafic et la manipulation du droit. À ce titre, parler d’« escroquerie politique » n’est pas un excès de langage. Maduro est un président qui fait du simulacre démocratique son principal instrument de domination. Au moins Chávez, son prédécesseur, était, lui, un social-populiste de conviction.
Mais que se passe-t-il lorsque l’acteur qui cherche depuis plusieurs mois déjà à mettre fin à cette escroquerie n’est pas un démocrate exemplaire, loin s’en faut, mais un dirigeant populiste illibéral, engagé lui-même dans un processus de subversion des normes libérales (à commencer par l’attaque du siège du Congrès lors de sa défaite électorale en 2021) ? Donald Trump n’a jamais caché son mépris pour les contre-pouvoirs et la presse indépendante. Il récuse l’idée même de défaite électorale, comme tous les populistes d’ailleurs. Son rapport à la démocratie est moins procédural qu’instrumental. Elle n’existe et n’a de valeur à ses yeux que lorsqu’elle sert ses intérêts (nationaux et privés).
Dès lors, l’idée d’une capture du président Maduro par le président Trump, menée entièrement sous l’impulsion de celui-ci, peut nous interpeller. Une illibéralité populiste, remettant elle-même en cause les valeurs démocratiques, peut-elle combattre une autre illibéralité assise sur une dictature brute ?
L’idée est, il est vrai, séduisante pour Trump : face à un régime aussi délabré que celui du Venezuela, suspendre la légalité internationale ou faire abstraction des scrupules normatifs et de la conscience morale. Peu importe qui agit, fût-il une brute féroce, l’essentiel est que l’escroc tombe. Pourtant, cette logique n’est pas sans danger. C’est comme s’il y avait une gradation implicite des niveaux d’illégalité : certaines seraient plus tolérables parce qu’elles visent à évacuer un mal plus grand (mais qui est juge de l’existence et du niveau d’intensité du mal ?). Or l’histoire politique montre que les atteintes à la légalité démocratique ne sont jamais neutres : elles laissent des traces, créent des précédents et redéfinissent le niveau d’acceptabilité des normes et des maux dans l’action internationale. On le sait déjà à travers l’attitude américaine et celle de certains pays occidentaux vis-à-vis d’Israël et de Netanyahou (guerre de Gaza, et avant Gaza).
La « capture » de Maduro par Trump ne serait pas ainsi la victoire de la justice sur la fraude, mais le triomphe d’un rapport de force brut entre deux formes d’illégitimité. D’un côté, un autoritarisme de type néo-patrimonial, enraciné dans la destruction progressive de l’État de droit (Maduro). De l’autre, un illibéralisme populiste, qui accepte les règles démocratiques tant qu’elles confirment la volonté supposée du leader et de son peuple (Trump). Ce n’est certainement pas le triomphe de la démocratie, mais la traduction d’une version cynique de la souveraineté, où la force fait office de droit.
Il faut alors renverser la perspective. Le véritable scandale n’est pas que Maduro puisse être « capturé » par un Trump, mais que le système international rende ce scénario concevable, voire désirable. Lorsque les institutions multilatérales sont affaiblies et que le droit international est paralysé par les rapports de puissance, lorsque les démocraties libérales acquiescent à l’impunité, la sanction des régimes autoritaires est abandonnée à des acteurs dont la légitimité morale est elle-même remise en question. La politique internationale n’a plus de repères, la défense collective de la démocratie est reniée. Ce sont les règlements de comptes entre pouvoirs eux-mêmes discrédités qui l’emportent.
En ce sens, la figure du président illibéral justicier (Trump) est une illusion. Elle paraît aux yeux du public comme un facteur d’efficacité immédiate, mais elle prépare des lendemains plus sombres. Car si Trump peut capturer Maduro, pourquoi un autre dirigeant, demain, ne capturerait-il pas un opposant, un chef d’État voisin ou un État entier au nom de sa propre définition de la justice, prenant prétexte de la passivité internationale ? L’illibéralisme, même lorsqu’il s’attaque à un régime manifestement frauduleux, ne produit aucun ordre démocratique ; il universalise l’arbitraire le plus abject.
Malheureusement, comme le montre la démission ou la réaction timide des Occidentaux et des Européens, qui digèrent de plus en plus facilement le fait accompli et l’idée que la fin justifie les moyens (de Poutine, de Trump et de Netanyahou), la « capture » d’un président escroc ne serait qu’un épisode supplémentaire de la décomposition de l’ordre démocratique mondial. Un spectacle médiatisé à outrance par le showman Trump, où les deux protagonistes se nourrissent mutuellement de leur propre mépris des règles. Et l’affaire n’est pas sans suite. Le reste suivra bientôt.
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