Reportage.La tumultueuse intégration des migrants libyens

Crédit photo : Fathi Nasri/AFP Chris Mc Grath/Getty Images/AFP

On leur reproche de contribuer à la flambée des prix de l’immobilier et d’alimenter la rubrique des faits divers. Malgré leur aisance financière, les immigrés venus de Libye n’ont pas la vie facile. 

Avenue Mohamed-V, au centre-ville de la capitale tunisienne. L’imposant bâtiment abritant l’ambassade ­libyenne porte encore les stigmates de la révolution : entrée principale condamnée et graffitis sur les murs... Malgré un fonctionnement au ralenti, le lieu ne désemplit pas : des familles y font la queue pour toutes sortes de services consulaires.

En face de l’édifice arborant le nouveau drapeau ­libyen, qui, depuis le début de la guerre civile consiste en un retour au drapeau du Royaume de Libye de 1951, nous rencontrons dans un restaurant une famille que rien ne distingue du reste de la clientèle, si ce n’est son dialecte libyen. La vie n’est-elle pas plus chère ici qu’en Libye ? “Mis à part le carburant, qui jadis ne coûtait rien chez nous, les services de santé sont chers, à l’inverse des produits de consommation au coût similaire”, déplore Yassine, quadragénaire dont les trois enfants sont scolarisés à Tunis depuis deux ans.

Avant le déclenchement de la révolution, cet employé d’une compagnie pétrolière avait déjà ses habitudes en Tunisie, en quête de services de santé “bien meilleurs qu’à Benghazi”. L’ancien dictateur Kadhafi avait en effet négligé cet aspect malgré un produit intérieur brut parmi les plus élevés au monde.

Le mythe du Libyen multimillionnaire en dinars

Lorgnant sur la manne financière des exilés libyens, certains commerces tunisiens pratiquent un régime de prix spécifique, “pas exactement préférentiel”, ironise Yassine. “Des cliniques privées au simple coiffeur du coin, en passant par les taxis, certains pensent que nous roulons sur l’or et nous chargent davantage que les ­locaux”, peste-t-il.Les luxueuses berlines que possèdent de nombreux ­Libyens ayant pu s’établir très tôt en Tunisie n’aident pas à rompre avec le stéréotype du Libyen multimillionnaire en dinars. Un mythe qui a tendance à éclipser la réalité de la seconde vague de migrants, une classe moyenne plus aisée que son ­homologue ­tunisienne dans l’absolu, mais qui commence à manquer de ressources.

Dans le quartier huppé de la cité Ennasr, à l’Ariana, que les riverains surnomment “le nouveau Tripoli”, ­Salah Ben Ayad, un propriétaire immobilier, explique : “Il est rare d’entendre l’accent libyen, tant les Libyens sont d’un naturel réservé. Ils ne descendent jamais de leurs voitures et n’osent généralement pas aborder les femmes dans les rues. En revanche, le marché clandestin de la prostitution les cible et va vers eux.”

“On ne peut pas leur faire confiance !”

Si l’homme mentionne le monde des escort girls, c’est que les faits divers impliquant – de façon avérée ou non – des Libyens font régulièremnt la une des médias nationaux. En 2016, des journaux titraient : “Encore une Tunisienne jetée du troisième étage par un ­Libyen !” Un ­démenti est intervenu après l’enquête. Il a établi que la jeune femme avait délibérément sauté. Mais le mal était fait pour une partie de la communauté libyenne.

Dans une supérette du même quartier, on assiste à une conversation animée : “Notre pays est en plein effort antiterroriste, tous ces Libyens sont une menace pour nous ! On ne peut pas leur faire confiance, ce sont tous des islamistes en puissance !” s’exclame une dame âgée. “Mais madame, se sont-ils rendu coupables d’un seul ­attentat sur notre sol depuis qu’ils sont là ? Ne versons pas dans le procès d’intention !” tempère le tenancier.

Génération sacrifiée

Une récente étude a établi que 99 % des Libyens séjournent légalement en Tunisie. La même étude montre que les réfugiés syriens, dont les trois quarts seulement sont entrés légalement dans le pays, vivent dans les quartiers populaires périphériques de la capitale, tandis que les réfugiés libyens affectionnent, eux, les quartiers résidentiels. “90% d’entre eux se sont dits entièrement ­satisfaits des conditions de séjour en Tunisie, et 62 % arrivent à subvenir à leurs besoins grâce aux revenus de leur épargne”, explique Hassen Zargouni, le chef du bureau d’étude et de statistique Sigma Conseil.

Seulement 20,7 % des 50 000 enfants libyens vivant en Tunisie y poursuivent leur scolarité : 47,4% sont inscrits dans des établissements privés contre 20 % dans des écoles publiques. 54 % des enfants libyens ont été empêchés de poursuivre leur scolarité pour des raisons d’ordre administratif, 15 % ont dépassé l’âge maximum d’entrée à l’école. Des proportions édifiantes qui illustrent une intégration difficile, en passe de produire une génération sacrifiée. Une jeune population vis-à-vis de laquelle la Tunisie, pays instigateur du Printemps arabe, paye tant bien que mal une dette morale. 

PLUS DE 2 MILLIONS DE LIBYENS EN 2017

En février 2011, le nombre de Libyens résidant en Tunisie était estimé entre 200 000 et 250 000. Aujourd’hui, selon le ministère de l’Intérieur tunisien, ce chiffre a été multiplié par dix : 2 671 188 Libyens – plus du tiers de la population libyenne totale – se trouveraient en Tunisie en 2017. Impossible de savoir s’il s’agit de courts ou de longs séjours. Chaque jour, plusieurs milliers de Libyens franchissent le poste-frontière de Ras Jedir (photo) dans les deux sens, lorsque le checkpoint n’est pas en proie aux heurts entre factions rivales, qui tentent d’en prendre périodiquement le contrôle, côté libyen. Il y a deux ans, l’armée tunisienne a annoncé avoir entamé la construction d’un “système d’obstacles”, sorte de mur naturel qui s’étend sur près de 200 kilomètres. Bien que les autorités tunisiennes réfutent l’expression “mur de séparation”, cette barrière de sable et de tranchées d’eau est censée prévenir les éventuels déplacements clandestins à destination ou en provenance de Libye. L’Etat islamique y dispose encore de sanctuaires jihadistes servant de bases d’entraînement.

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