Saragosse : A la découverte des trésors mudéjars

 Saragosse : A la découverte des trésors mudéjars

Vue d’ensemble du palais de l’Aljafería, à Saragosse, remarquable témoignage de l’architecture islamique du XIe siècle et de l’héritage mudéjar aragonais. © Zaragoza Turismo

En 2026, la capitale aragonaise célèbre le 25e anniversaire de l’inscription de son architecture mudéjare au patrimoine mondial de l’Unesco. Balade à travers des chefs-d’œuvre qui ont résisté à l’urbanisation et aux outrages du temps.

En bref

  • Saragosse conserve plusieurs monuments emblématiques de l’art mudéjar aragonais.
  • Le palais de l’Aljafería abrite aujourd’hui le Parlement d’Aragon.
  • L’architecture mudéjare associe des techniques et des décors islamiques à des formes architecturales européennes.
  • La modernisation urbaine a entraîné la disparition de plusieurs monuments historiques, dont la Torre Nueva, démolie en 1892.
  • Le patrimoine mudéjar inspire encore l’architecture néo-mudéjare et des spécialités pâtissières locales.

À près de 300 kilomètres au nord de Madrid, Saragosse s’enorgueillit d’abriter deux cathédrales en activité… et d’avoir vu grandir Francisco de Goya. Autre signe particulier, elle recèle un patrimoine mudéjar exceptionnel.

À quelques encablures de l’Èbre, à une vingtaine de minutes à pied du centre historique, se dresse l’Aljafería. On doit cet ancien palais du XIᵉ siècle au souverain Ahmad Ier al-Muqtadir, de la dynastie des Banu Hud. Baptisé Qasr al-Surur, le « palais de la joie », il servait de résidence de plaisance aux souverains de la taifa de Saragosse, alors appelée Saraqusta.

Ses patios, ses arcs polylobés, sa mosquée privée (oratorio) et ses stucs en dentelle ciselée témoignent de la splendeur de la Saragosse islamique.

Détail des arcs polylobés et des peintures murales de l’Aljafería à gauche, mihrab et coupole reconstituée de la mosquée à droite, à Saragosse.
Détail des arcs polylobés et des peintures murales de l’Aljafería à gauche, mihrab et coupole reconstituée de la mosquée à droite, à Saragosse. © Zaragoza Turismo

En 1118, avec la prise de la ville par Alphonse Ier le Batailleur, l’édifice change de destin et, au fil du temps, plusieurs ajouts le métamorphosent. À la fin du XVᵉ siècle, les Rois Catholiques y édifient leur propre palais, avec comme maîtres d’œuvre Farag de Gali et son fils Mahoma, issus de la communauté musulmane. L’Aljafería devient alors une incarnation de l’art mudéjar aragonais. Aujourd’hui, le bâtiment abrite le Parlement d’Aragon et accueille provisoirement une collection consacrée à Goya, l’un des plus grands peintres espagnols.

Un patrimoine inscrit à l’Unesco

Pour poursuivre la balade, direction le quartier d’El Gancho, où se dresse le clocher de San Pablo avec ses arcs et ses frises. Construit selon le principe d’un minaret à deux tours emboîtées, il compte parmi les exemples les plus spectaculaires du mudéjar aragonais.

Partie de la façade de l’église San Pablo à Saragosse, avec son clocher mudéjar à gauche.
Façade de l’église San Pablo, à Saragosse, avec son clocher mudéjar à gauche, inspiré de l’architecture des minarets. © Zaragoza Turismo

Un quart d’heure de marche plus loin, à la cathédrale Saint-Sauveur, La Seo, la brique travaillée, les céramiques émaillées vertes et bleues et les décors géométriques déroulent une tapisserie minérale. Impossible de ne pas s’attarder devant cette façade.

Pour une variation plus discrète, le balcon-belvédère de la Casa del Deán, aux accents gothico-mudéjars, vaut le détour.

Un peu plus loin, les églises de La Magdalena, San Gil Abad et San Miguel de los Navarros sont également incontournables.

Plusieurs de ces monuments font partie des ensembles mudéjars aragonais inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. Preuve de l’intérêt qu’il suscite encore aujourd’hui, le mudéjar figure au cursus d’histoire de l’art de l’Université de Saragosse. À Teruel, le Centre d’études mudéjares organise quant à lui tous les trois ans le Simposio Internacional de Mudejarismo.

Façade de la cathédrale La Seo à Saragosse, vue en perspective, avec ses décors de briques et de céramiques colorées.
La cathédrale Saint-Sauveur, dite La Seo, à Saragosse, remarquable pour sa façade ornée de motifs mudéjars et de céramiques émaillées. © Zaragoza Turismo

Un art à la frontière de deux cultures

Mais qu’appelle-t-on exactement « mudéjar » ? Le mot est généralement rattaché à l’arabe mudayyan, « celui à qui il a été permis de rester ». Il désignait les musulmans autorisés à demeurer dans les territoires passés sous domination chrétienne. Par extension, le terme s’est imposé pour qualifier un art qui associe des techniques et des décors issus de la tradition islamique à des formes romanes, gothiques puis Renaissance.

Présent dans toute l’Espagne, de Tolède à Séville en passant par Teruel, le mudéjar a connu en Aragon l’une de ses expressions les plus exubérantes. Dans cette région, la brique, plus abondante que la pierre, devient un matériau de construction autant qu’un support décoratif. Les artisans en tirent des frises, des losanges et des entrelacs, auxquels s’ajoutent les céramiques émaillées, le plâtre sculpté et les plafonds de bois polychromes.

Détails des décors de briques et de céramiques émaillées sur la cathédrale La Seo à Saragosse.
Détails des briques ouvragées et des céramiques émaillées de La Seo, à Saragosse, caractéristiques de l’architecture mudéjare aragonaise. © Zaragoza Turismo

Les façades et les tours se parent ainsi de motifs géométriques, notamment de compositions inspirées de la sebka, un réseau de losanges entrelacés. Une architecture aux matériaux certes modestes, mais aux effets spectaculaires.

L’historien de l’art Gonzalo Borrás Gualis (1940-2019), grande référence du mudéjar aragonais, soulignait la singularité de cette création, née dans l’Espagne chrétienne médiévale au carrefour de deux traditions artistiques : « L’art mudéjar est une conséquence des conditions de coexistence de l’Espagne chrétienne médiévale. Il constitue ainsi l’expression artistique la plus authentique du peuple espagnol, une création culturelle profondément hispanique, qui ne relève ni de l’histoire de l’art islamique ni de celle de l’art occidental, puisqu’elle se situe précisément à la frontière des deux cultures. »

Ce que Saragosse a perdu

Mais cet héritage n’a pas toujours été valorisé. La modernisation urbaine a coûté à Saragosse plusieurs de ses monuments mudéjars. Le plus emblématique reste la Torre Nueva, édifiée au début du XVIᵉ siècle sur la plaza de San Felipe. Cette tour de brique d’environ 80 mètres, célèbre pour son inclinaison, fut démolie en 1892, officiellement pour des raisons de sécurité. D’autres bâtiments, parmi lesquels les églises San Valero et San Andrés, ont à leur tour disparu.

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Par FRANCIS RAHER – Enlace

La Casa Zaporta, palais Renaissance du XVIᵉ siècle, a connu un sort tout aussi rocambolesque. Lors du démantèlement du bâtiment, en 1903, sa coupole a été détruite. Une porte en bois richement sculptée et un grand ventanal ont toutefois été sauvés.

Ces deux éléments sont aujourd’hui visibles au Patio de la Infanta, dans les locaux de la banque Ibercaja. Le patio lui-même a été démonté pierre par pierre, puis transporté à Paris en 1904. Il ne retrouvera Saragosse que dans les années 1950, après son acquisition par un nouveau propriétaire.

Du néo-mudéjar aux douceurs d’aujourd’hui

L’histoire du mudéjar ne s’arrête toutefois pas au Moyen Âge. À la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, alors que l’Espagne redécouvre son héritage historique, le néo-mudéjar reprend à son compte certains de ses motifs emblématiques : briques apparentes, arcs outrepassés, frises géométriques et céramiques colorées. On retrouve la persistance de cet imaginaire, réinterprété au gré des goûts et des usages d’une autre époque, notamment au palais des Postes (Edificio de Correos), sur l’artère la plus animée de la ville, le Paseo de la Independencia.

Et ce goût se décline aussi en version gourmande. La maison centenaire Pastelería Manuel Segura a imaginé les « Mudéjares », une spécialité composée d’amandes et de pistaches caramélisées, posées sur une fine couche de chocolat noir. Leur forme et leurs motifs sont un clin d’œil explicite au patrimoine mudéjar.

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Vos questions sur le patrimoine mudéjar de Saragosse

Qu’est-ce que l’art mudéjar ?

L’art mudéjar associe des techniques et des décors issus de la tradition islamique à des formes romanes, gothiques puis Renaissance. Il s’est développé dans l’Espagne chrétienne médiévale.

Quels monuments mudéjars visiter à Saragosse ?

Parmi les monuments à découvrir figurent le palais de l’Aljafería, le clocher de San Pablo, la cathédrale Saint-Sauveur, La Seo, ainsi que les églises de La Magdalena, San Gil Abad et San Miguel de los Navarros.

Pourquoi l’Aljafería est-il emblématique de l’art mudéjar ?

Construit au XIᵉ siècle, ce palais témoigne de la splendeur de la Saragosse islamique. Transformé au fil des siècles, il est devenu une incarnation de l’art mudéjar aragonais. Il abrite aujourd’hui le Parlement d’Aragon.

Quels matériaux caractérisent l’architecture mudéjare aragonaise ?

La brique, les céramiques émaillées, le plâtre sculpté et le bois polychrome comptent parmi ses matériaux caractéristiques. Ils servent à créer des motifs géométriques, des frises et des décors élaborés.

Où peut-on découvrir le néo-mudéjar à Saragosse ?

Le palais des Postes (Edificio de Correos), situé sur le Paseo de la Independencia, illustre la réinterprétation de motifs mudéjars à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle.

 

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Fadwa Miadi