« Depuis un an, le temps s’est figé »

 « Depuis un an, le temps s’est figé »

Elsa Lefort


Le 23 août 2017, trois jours après avoir obtenu son diplôme d'avocat, Salah Hamouri, un Franco-Palestinien de 32 ans était arrêté par l'armée israélienne à son domicile de Jérusalem puis placé arbitrairement « sans procès et sans charge » en détention administrative pour six mois, une durée renouvelable indéfiniment comme le prévoit la loi israélienne. Une peine qui a été reconduite plusieurs fois depuis. En cette triste date d'anniversaire, nous avons joint son épouse Elsa Lefort, une Française qui vit en région parisienne. 


 


Cela fait un an jour pour jour que votre mari est emprisonné en Israël. Comment vous sentez-vous ?


Je me sens comme quelqu'un qui n'a pas vu son mari depuis plus d’un an. Comme quelqu'un qui ne sait pas quand elle va pouvoir le revoir. En ce jour anniversaire, cela n’est pas évident de se pencher sur ses sentiments quand on lutte quotidiennement pour qu’ils ne nous débordent pas. Un an dans une famille lambda, ça file à toute vitesse. Pour nous, depuis un an, c'est comme si le temps s’était figé.


 


Néanmoins, comment fait-on pour garder un peu d'espoir ?


On n'a pas le choix que de continuer à espérer et à dénoncer sans cesse cette injustice. Notre famille vit suspendue à des décisions qui n’ont de « justice » que le nom. Le plus difficile, pour les détenus administratifs (ils sont actuellement 446) et pour leurs familles, c’est d’être dans l’incertitude totale. La seule chose dont nous sommes sûrs, c’est la date du début de notre calvaire. Salah a été arrêté le 23 août 2017. Pour le reste, nous ne savons rien. Les dossiers des détenus sont secrets, nous ne savons pas ce qui leur est officiellement reproché et la date de sortie est toujours incertaine puisque la détention peut être indéfiniment renouvelée.


 


Et Salah, comment est-il ?


Salah est quelqu'un de très fort. Mais même si ce n'est pas la première fois qu'il est incarcéré pour des raisons politiques, j'imagine ce qu'il doit ressentir après un an de privation de liberté. Un an sans avoir vu ses proches, son jeune fils et sa femme. J’ose à peine imaginer la torture que cela représente de ne pas voir grandir son enfant.


 


C'est dur également pour les proches…


Oui, l’incarcération est une punition collective. C’est particulièrement dur quand on approche la fin de peine, les détenus administratifs et leurs familles espèrent, puis doutent, puis espèrent, puis tombent de haut ou enfin célèbrent la liberté. Cette torture psychologique est redoutable. Salah et moi même espérons qu’il sera enfin libre fin septembre, et que nous pourrons nous retrouver après plus de 16 mois de séparation imposée par l’occupant, mais nous n’avons aucune certitude que cette fois-ci sera la bonne.


 


Cela fait un an que vous vous battez. Malgré toute l'énergie que vous avez employée, Salah n'est toujours pas libre…


Effectivement. On lutte tous les jours. En ce jour anniversaire, je ne peux pas m’empêcher de penser que malgré la mobilisation qui a conduit Emmanuel Macron à demander en décembre dernier à Benjamin Netanyahu de libérer Salah, la diplomatie française n’a toujours pas obtenu de résultats. C’est une double injustice que Salah doit affronter : il est incarcéré par la puissance qui occupe la terre de son père et son autre pays, la France, ne le considère pas comme un citoyen à part entière et ne met pas suffisant de moyens pour l’arracher à cette injustice. Chaque jour, ce deux poids deux mesures est de plus en plus insupportable. Au-delà de Salah, c’est la France que l’État d’Israël humilie et méprise depuis un an.


 


Et pourtant, vous continuez…


Même si certains pensent que c’est peine perdue, tant que Salah ne sera pas libre, nous ne cesserons pas de demander des comptes à la diplomatie française. Elle a des devoirs envers tous les Français arbitrairement détenus de par le monde, même s’ils s’appellent Salah et même s’ils sont également Palestiniens.


Propos recueillis par Nadir Dendoune

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.