Société.Des frigos solidaires contre la précarité

Dounia Mebtoul, la fondatrice des Frigos solidaires, en compagnie du comédien et Youbuteur Baptiste Lorber. (crédit photo Biggerband)

Pour lutter contre le gaspillage alimentaire et la pauvreté, une belle initiative vient de voir le jour en France : les Frigos solidaires. Dans ces réfrigérateurs en libre-service installés devant des magasins, chacun peut déposer de la nourriture afin d’aider les personnes démunies. 

Onze heures. Avant d’attaquer son service, Dounia Mebtoul installe son frigo monté sur roulettes devant son restaurant du XVIIIe arrondissement de Paris, La Cantine du 18. Elle en vérifie le contenu, l’état, la température... Un peu plus tard, Sarah, une ­habitante du quartier, y dépose des yaourts, des fruits et des légumes, pour “éviter que cela pourrisse et finisse à la poubelle, alors que cela pourrait aider quelqu’un”, avant d’aller prendre son train pour le week-end. José, lui, est retraité. Il interrompt sa balade pour lire les documents collés sur le frigo et finit par prendre ­timidement un plat en prenant soin de laisser un petit mot de ­remerciement dans le carnet de liaison. Tard dans la soirée, Amir, gérant de deux restaurants italiens dans le Xe arrondissement, fait un détour avec sa camionnette avant de rentrer chez lui dans les Yvelines. Il dépose dans le frigo les invendus de la journée : focaccia, veloutés, tiramisus…

Ce concept, déjà mis en œuvre à Berlin, à Londres, en Belgique et en Inde, a été importé en France par Dounia Mebtoul, qui a inau­guré le premier “frigo solidaire” dans son restaurant en juin 2017. Avec sa mère, cette jeune femme de 25 ans a créé les Frigos solidaires, “une association caritative qui lutte contre le gaspillage, aide les plus démunis, veut créer une zone de partage, d’échanges pour améliorer l’espace public et susciter la solidarité au sein d’un quartier”.

Un concept importé de l’étranger

Dans sa croisade contre le gaspillage alimentaire, Dounia ­Mebtoul est soutenue par deux associations. Le Carillon, réseau local de commerçants et d’habitants solidaires des personnes sans domicile fixe, intègre les Frigos solidaires dans son catalogue distribué aux sans-abri lors de maraudes. L’association Cap ou pas cap ?, qui se définit comme “un accélérateur d’engagement et de transition citoyenne”, a aidé la jeune restauratrice pour le lancement du premier frigo.

Si le concept existait déjà à l’étranger, Dounia Mebtoul a tout mis en place en France : logistique, communication, budget et, plus tard, le démarchage des commerçants pour trouver un lieu ­d’accueil aux quatre frigos solidaires financés par Identités ­Mutuelle. Cette caisse complémentaire de santé lui a en effet proposé en septembre dernier un partenariat pour lancer une grande campagne de sensibilisation nationale. La jeune femme a accepté cette collaboration car “c’était la mutuelle de [son] grand-père, immigré algérien et mineur à Lens, pendant trente ans”. “J’aurais dit non à toute autre, mais je trouvais ça incroyable qu’ils me proposent de lancer un tel projet en adéquation avec ses valeurs”, précise-t-elle.

La campagne nationale démarre avec le lancement d’une vidéo explicative du concept. Les restaurateurs répondent présent : le café citoyen Polder, à Lille, accueille ainsi le deuxième frigo solidaire, suivi par le restaurant Le 5, à Grenoble… Pour les initiatives citoyennes, Dounia a mis en place une démarche simple : “Vous habitez Rouen, le gérant du café en bas de chez vous est susceptible d’être intéressé par le projet. Vous lui expliquez, lui montrez comment ça marche grâce à notre brochure disponible en ligne. S’il est d’accord, vous lui faites signer une convention de partenariat à nous renvoyer par courrier. Vous lancez ensuite une cagnotte de 1 300 euros, ce qui correspond à l’achat du frigo, du meuble en bois, de la signalétique et de la livraison du colis, sur Helloasso.com, notre site partenaire pour le financement participatif.”

Un Youtubeur comme ambassadeur

Côté communication, Dounia Mebtoul a fait la rencontre de ­Baptiste Lorber par l’intermédiaire d’une agence. Youtubeur et ­comédien, le jeune homme adhère tout de suite au projet et en ­devient l’ambassadeur. Aux côtés de Dounia, il présente dans une série de vidéos les actions de l’association et n’hésite pas à interpeller toute la communauté du web. Appel entendu par sa consœur Natoo. Cette célèbre youtubeuse, suivie par plus de 4 millions d’abonnés, enregistre le 10 janvier une vidéo qui cumule 1,3 million de vues en moins d’une journée. De nombreux articles de presse parlent de l’engagement de Natoo pour l’association et son appel fait naître plusieurs vocations un peu partout en France. “Je ne connaissais pas ce concept avant de voir la vidéo de Natoo. Je viens d’un milieu modeste et j’ai, comme beaucoup, connu l’angoisse du frigo vide. Je me suis dit que pour une fois, il m’était ­possible d’agir pour une cause importante : j’ai lancé la ­cagnotte et trouvé un commerçant partenaire en adéquation avec les valeurs écoresponsables qui me tiennent également à cœur”, explique Aurélie, 37 ans, “helpdeskeuse” bilingue à Cherbourg.

La générosité citoyenne remplace les subventions

Partout, les citoyens s’engagent. Ainsi, pour Camélia, étudiante en commerce international à Reims, “c’est une belle manière d’aider les plus démunis tout en limitant le gaspillage”. Lauriane, 35 ans, propriétaire d’une boutique de prêt-à-porter à Saint-Loubès (Gironde), explique avoir “eu envie de mettre [son] commerce au service de cette belle cause”. “Je crois en ce projet et en la générosité des personnes”, ajoute-t-elle. Une générosité et une volonté de sensibilisation qui semblent de plus en plus nécessaires : alors qu’en France près de 14 % de la population vit sous le seuil de pauvreté (1), un habitant jette en moyenne 29 kg de denrées alimentaires par an (2). “Les sans-abri représentent 30 % de nos ­bénéficiaires. Il y a aussi des familles nombreuses ou isolées, des ­retraités et des étudiants, le dimanche surtout”, explique Dounia Mebtoul avant d’ajouter : “Nous avons aujourd’hui une quinzaine de frigos solidaires, les cagnottes se font en deux semaines, alors que nous n’avons pas de subventions, ni de dons de la part de ­fondation.” Une dizaine de frigos solidaires devraient prochainement élire domicile chez des commerçants, restaurateurs, ­naturopathes ou autres. 

(1) Etude sur les niveaux de vie publiée par l’Insee en septembre 2017.

(2) Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Article “Eviter le gaspillage alimentaire” du 5 janvier 2017.

Pour plus d’information sur Les Frigos Solidaires,

Voir aussi : 

Colombes -Frigo Solidaire : "La Mairie me l'a enlevé parce que mon commerce est halal"

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