Théâtre.Le spectre de l'intolérance

crédit photo : Thierry Stefanopoulos/Visual Presse Agency

“Les Fantômes de la rue Papillon” dresse un parallèle entre la situation des jeunes issus de l’immigration maghrébine et l’extermination des juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Drôle et saisissant.

Quand Haïssa, un jeune originaire d’Algérie, se fait tirer dessus lors d’un contrôle d’identité, il ne croit d’abord pas ce que lui raconte ce fou assis sur un banc public et qu’il vient de rejoindre sur scène par une porte invisible. M. Joseph, alias Michel Jonasz, vêtu d’une veste grise affublée d’une étoile jaune, l’affirme : le jeune homme est mort. N’est-ce pas son cadavre qui gît à l’arrière de la voiture un peu plus loin ? “T’es mort, t’es mort, ça arrive à tout le monde !” lance l’étrange monsieur. Le jeune homme y regarde à deux fois et se reconnaît : “Oui, c’est moi !”

On comprend à demi-mot ce qui s’est passé : les jeunes en ont eu marre de se faire contrôler, le ton est monté et le coup est parti, sans prévenir. Et Haïssa est devenu un fantôme. Mais qui est cet autre ectoplasme à l’étoile jaune avec lequel il doit désormais cohabiter dans une sorte de cage invisible ? Un juif assurément. Au fil des conversations, les personnages se découvrent. M. Joseph a été tué au même endroit, au 4 de la rue Papillon, ­durant l’occupation allemande, le 16 juillet 1942.

Que s’est-il passé ce jour-là ? M. Joseph raconte : la police de Vichy frappait à toutes les portes afin de faire monter les familles juives dans des bus pour une destination inconnue. M. Joseph, luthier de profession, voulait restituer un stradivarius à son ­propriétaire, ou le garder pour le vendre en cas de coup dur, il ne sait plus trop. Mal lui en a pris, car “pan !”, la police l’a tué. “Tous les jours, je guette la rue pour reconnaître quelqu’un de ma ­famille”, explique-t-il, ignorant tout de l’issue de la guerre, et de ce qu’on appellera plus tard la Shoah.

Une mise en scène audacieuse

Les deux fantômes tuent le temps en discutant de tout : xénophobie, religion, politique, événements historiques. Aussi de la fille de la boulangère, qui ne laisse pas Haïssa indifférent. Le jeune homme trouve une astuce pour se promener parmi les ­vivants et rapporter une tablette connectée. “Mais qui a bien pu inventer un tel engin ?” s’exclame M. Joseph. “L’Algérie, bien sûr !” rétorque Haïssa. Ce dernier finira par laisser M. Joseph découvrir l’horrible vérité sur sa famille : les camps de concentration, l’extermination des juifs. Le 16 juillet 1942, c’est bien sûr la rafle du Vél’d’Hiv. Mais l’espoir renaît grâce à Internet : des membres de sa famille pourraient être encore en vie !

“Je voulais démontrer le parallèle entre deux minorités : les juifs exterminés il y a plus de soixante-dix ans et les Arabes ­aujourd’hui.” explique l’auteur, Dominique Coubes. Par cette audacieuse mise en scène, proche du fantastique, la pièce fait coexister deux histoires funestes, séparées dans le temps et par des contextes a priori incomparables. Un message tacite lie ces deux destins : en 2017, les préjugés racistes peuvent encore tuer. 

MAGAZINE SEPTEMBRE 2017

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