Tunisie. Condamné à une lourde peine, le journaliste Ghassen Ben Khelifa s’exile à l’étranger

Le journaliste et militant de gauche tunisien Ghassen Ben Khelifa a été condamné fin mars à deux ans de prison par la chambre criminelle du tribunal de première instance de Tunis, dans une affaire liée à l’usage des réseaux sociaux.
Au cœur du dossier : la gestion présumée d’une page Facebook accusée de diffuser de « fausses informations portant atteinte à la sûreté publique », sur la base du très controversé décret-loi 54, ainsi que l’offense au président de la République. L’affaire est emblématique des tensions autour de la liberté d’expression car les charges ne s’arrêtent pas là. Le dossier inclut également des accusations particulièrement graves, telles que l’appartenance supposée à une entente terroriste et l’incitation au terrorisme.
Des chefs d’inculpation que l’intéressé conteste et rejette catégoriquement, affirmant n’avoir aucun lien avec la page incriminée. Composée de cinq avocats, sa défense a rappelé que le principal accusé avait reconnu être l’unique administrateur du compte.
Cette condamnation s’inscrit dans la continuité d’une première peine de six mois de prison, déjà prononcée dans une affaire similaire liée au même dossier. L’ensemble porterait ainsi la peine globale à deux ans et demi d’emprisonnement.
Face à ce verdict, Ghassen Ben Khelifa dénonce un « dossier fabriqué de toutes pièces » et un jugement injuste, évoquant l’absence de preuves matérielles solides, y compris suite à la saisie de son matériel informatique à son domicile. Une position relayée par plusieurs acteurs du secteur médiatique, dont le Syndicat national des journalistes tunisiens, qui critique une instrumentalisation de la justice pour faire taire les voix critiques.
Départ contraint et climat de crispation autour de la presse
Dans la foulée de sa condamnation, Ghassen Ben Khelifa a annoncé avoir quitté la Tunisie, évoquant des raisons à la fois personnelles et sécuritaires. Il affirme ne pas envisager un retour à court terme, tout en promettant de poursuivre ses activités journalistiques et militantes depuis l’étranger.
Cette affaire intervient dans un contexte plus large de crispation autour de la liberté de la presse en Tunisie. Ces dernières années, plusieurs journalistes et personnalités publiques ont été poursuivis sur la base de textes juridiques jugés répressifs, notamment le décret-loi 54, régulièrement dénoncé par les organisations de défense des droits humains.
Le SNJT alerte notamment sur une multiplication des peines de prison visant des journalistes, estimant que ces pratiques contreviennent aux garanties constitutionnelles de liberté d’expression et fragilisent l’État de droit.
Figure connue des milieux militants et médiatiques, Ghassen Ben Khelifa s’est imposé comme une voix critique du pouvoir à travers ses activités journalistiques et son engagement politique. Rédacteur en chef du média en ligne Inhiyez, il s’est illustré par une ligne éditoriale engagée, mais clivante, souvent en rupture avec les discours mainstream. Ses prises de position, notamment autour des questions de libertés publiques, de la cause palestinienne, et du souverainisme, lui ont valu une audience certaine mais aussi quelques controverses.
Son départ à l’étranger ouvre désormais une nouvelle phase de son engagement, à distance, dans un contexte où la question des libertés publiques reste plus que jamais au cœur du débat tunisien. En janvier, la justice tunisienne avait infligé une peine de trois ans et demi de prison à deux journalistes de premier plan, Mourad Zghidi et Borhen Bsaies, pour des accusations d’évasion fiscale, que des critiques ont qualifiées de représailles et d’avertissement destiné à intimider les voix indépendantes.
