Tunisie. La masse salariale publique continue de peser lourd sur les finances de l’État

 Tunisie. La masse salariale publique continue de peser lourd sur les finances de l’État

En quinze ans, la fonction publique tunisienne a connu une expansion spectaculaire. Selon les dernières données en date de l’Institut national de la statistique (INS), le nombre d’agents publics est passé de 435.000 en 2010 à 687.000 en 2026, soit une hausse d’environ 252.000 postes, équivalente à 58 %. Quel en est l’impact sur l’économie nationale du pays ?  

Dans le même temps, l’économie n’a pas suivi le même rythme. La croissance annuelle est en effet restée, sur l’ensemble de la période, autour de 2 %, tandis que l’évolution du produit intérieur brut réel n’a pas dépassé 25 % au total, se situant aujourd’hui autour des 53 milliards de dollars. Ce décalage entre l’augmentation de l’emploi public et la progression limitée de la richesse nationale alimente à nouveau le débat sur la soutenabilité du modèle budgétaire tunisien. « Le fait que nous soyons l’une des masses salariales publiques les plus élevées au monde, représentant 14,2 % de son PIB en 2024, dépassant les recommandations internationales en la matière, n’a pas l’air d’alarmer les décideurs », commente l’économiste Ahmed Becheikh.

Date de référence 2010 : 435 mille fonctionnaires

Une hausse continue des effectifs, malgré des épisodes de ralentissement

L’infographie ci-dessus retrace une tendance presque ininterrompue à la hausse depuis 2010, année de référence. Après un premier saut marqué entre 2011 et 2012, les effectifs ont poursuivi leur progression jusqu’à atteindre 644.000 agents en 2021, avant de remonter à 687.000 en 2026. Certaines années ont connu de faibles replis ou des stagnations, mais la tendance générale reste clairement ascendante.

Cette évolution s’explique par divers facteurs : il y a d’abord le « péché originel » pour un certain nombre d’observateurs de droite, qui qualifient en ces termes l’explosion des recrutements tous azimuts au lendemain de la révolution de 2011. A la faveur de la loi d’amnistie générale de l’époque, le législateur de la constituante aspirait à lever l’injustice qui avait frappé durant plusieurs décennies des pans entiers de la société interdits de fonction publique sous l’ancienne dictature. Mais au nom d’une forme de réhabilitation et de réparation, les +22% encaissés par le budget de l’Etat en deux ans ont de quoi donner le tournis aux experts.

Il y a eu ensuite les recrutements destinés à absorber une partie du taux de chômage (15,7% en 2025, 24% pour les diplômés du supérieur), au renforcement des administrations, aux besoins liés aux services publics essentiels et, plus largement, aux choix politiques successifs ayant privilégié l’embauche dans l’État comme réponse sociale à la crise de l’emploi. Dans un contexte de tension sociale récurrente, la fonction publique a ainsi longtemps servi de variable d’ajustement, voire d’amortisseur ponctuel des chaudrons sociaux. En somme, le gel présumé des recrutements à partir de 2018, en réalité très relatif, n’aura duré qu’un temps, avec une nette reprise en 2026 alors que nous ne sommes qu’au premier trimestre.

Or, cette stratégie a un coût cumulatif. Plus l’effectif grossit, plus la charge salariale prend de place dans le budget de l’État. L’infographie rappelle qu’elle représente désormais environ 40 % des dépenses budgétaires, un niveau particulièrement élevé qui réduit les marges de manœuvre pour l’investissement public, l’entretien des infrastructures ou le financement de politiques de développement.

 

Une lourde facture salariale, sans gain net en pouvoir d’achat

Le second enseignement de cette étude est tout aussi préoccupant : la hausse de la masse salariale n’a pas nécessairement amélioré la situation des agents publics. Les rémunérations ont augmenté en valeur absolue, mais elles n’ont pas suivi le rythme de l’inflation et de la flambée des prix observées ces dernières années. Résultat : le pouvoir d’achat s’est érodé, y compris chez une large partie des fonctionnaires, qui constituent pourtant l’un des piliers de la classe moyenne.

La comparaison entre les 6,8 milliards de dinars consacrés aux salaires en 2010 et les 25,2 milliards annoncés pour 2026 illustre l’ampleur de la dérive. Car cette progression traduit autant l’augmentation des effectifs que les révisions salariales trop sporadiques, souvent obtenues au forceps, dans un climat social tendu, non accompagnées d’une amélioration proportionnelle de la qualité de vie des agents de l’État.

Au-delà du cas des fonctionnaires, c’est toute la question du modèle économique tunisien qui se trouve posée. Peut-on durablement financer une masse salariale aussi lourde dans une économie qui croît lentement ? Peut-on préserver les équilibres budgétaires sans relancer l’investissement, moderniser l’administration et créer davantage de richesse ? L’INS met au final indirectement en lumière un paradoxe devenu central : l’État tunisien emploie davantage, mais il peine encore à transformer cette dépense en moteur durable de développement.