Maroc. Élections 2021 – Faire barrage aux islamistes en embuscade

 Maroc. Élections 2021 – Faire barrage aux islamistes en embuscade

Saad Al-Othmani (C), chef du gouvernement marocain, issu du parti islamiste PJD. FADEL SENNA / AFP

Bien sûr, on peut ne pas porter les islamistes dans son cœur mais il faut leur reconnaître au moins une qualité : le soin que ce parti a pris depuis sa création pour s’ancrer profondément et durablement dans la société marocaine. Et surtout, ce parti, au-delà de ses accointances idéologiques a réussi à ramener dans son giron des personnes qui n’ont pas forcément des atomes crochus avec la mouvance salafiste. Même si, depuis, une fois l’effet de surprise passé, la plupart ont jeté l’éponge.

 

Derrière leur départ, « la langue de bois, le rejet de l’autre, l’impossibilité à transformer le pays malgré deux législatures et le quasi-refus pour le PJD de reprendre langue avec les marocains déclassés depuis que les islamistes se sont fourvoyés dans les délices du pouvoir » !

N’empêche, ce parti a encore des atouts et une force de frappe redoutables qu’il ne faut pas négliger si on veut leur bloquer une énième victoire aux futures échéances électorales car, malgré le discours ambiant sur le déclassement du PJD, rien n’est encore acquis. « Il ne faut pas vendre la peau des islamistes avant de les avoir tués », pour parodier le fameux adage.

La grande lacune des scénarios politiques écrits d’avance est qu’ils se réalisent rarement. Un parti donné battu par les sondages et autres rapports semi-officiels (qui ne sont en réalité qu’une radioscopie ponctuelle de l’opinion) peut toujours, et bien souvent, remonter la pente.

Cette vérité mérite aujourd’hui d’être rappelée au Maroc, où les rumeurs qui remontent du terrain et les confidences des uns et des autres confirment la volonté tactique des autres formations politiques de répondre présent sur les terrains favoris des islamistes sans avoir les armes qu’il faut pour cela.

Désireux de se montrer ferme avec la propension des islamistes « au séparatisme », ces mêmes partis jouent sur les questions clivantes la même partition que sur le terrain social ou économique : celle du grand écart. Elle consiste, entre autres, à prétendre pouvoir « en même temps » pratiquer la modernité à l’occidentale et l’authenticité musulmane à la marocaine.

« Chez les islamistes, c’est que la campagne électorale, c’est tous les jours qu’Allah fait… »

Ces allers-retours permanents trahissent une dangereuse tentation : celle du délaissement progressif de la « transformation » du pays au profit d’une stratégie de plus en plus électoraliste pour soi-disant contrer le populisme des salafistes. Mais ces formations oublient surtout une autre réalité : celle que les islamistes se sont forgée durant des années consacrées à soigner leur respectabilité et à consolider leurs racines populaires.

Des élus locaux qui labourent le terrain, des maires qui mettent en avant leur bonne gestion financière, à défaut de vanter un bilan social médiocre. Avec, à chaque fois, le même objectif : séduire les indécis, et montrer aux électeurs populaires et des classes moyennes que les islamistes agissent sans faire de bruit et que s’ils ne font rien, c’est tout simplement parce qu’on les a empêchés d’agir, alors que les « partis de l’administration », « ces suppôts du makhzen » attendent toujours les derniers jours pour sortir trompettes et fanfares.

Si force il y a, chez les islamistes, c’est que la campagne électorale, c’est tous les jours qu’Allah fait, entre un repas mortuaire financé en totalité, une cérémonie de circoncision supportée de A jusqu’à Z par l’élu du coin ou encore la bourse pour des études en Turquie décrochée par une ONG salafiste à l’étudiant démuni. Le PJD a un fonctionnement purement clanique, ce n’est plus un parti groupusculaire mais il en a gardé l’esprit. C’est ici que réside le fameux réservoir de voix que bichonnent les islamistes sur la durée.

« C’est la nouvelle Constitution qui avait offert historiquement, un pouvoir inédit dans sa durée comme dans sa profondeur, aux islamistes. »

Cela dit, peut-on encore faire barrage aux islamistes ? Peut-on encore tenter de bouter le PJD hors du champ politique en le désignant comme un parti radical, en tout cas, placé du côté du Mal, même s’il surfe aisément sur la pratique du bien ? Et risquer par la même occasion d’étendre à ses électeurs une forme d’excommunication démocratique.

Face au danger salafiste, partis et analystes politiques sont toujours aujourd’hui au beau milieu de la négation du phénomène et la proposition de fausses solutions qui va avec. Alors que malheureusement, la réalité politique crue de notre société peine à se frayer son chemin dans l’échiquier politique.

Est-ce que des personnalités qui changent de partis aussi aisément qu’ils changent de chemise, cherchant à être du côté du futur pouvoir, (phénomène qui n’a rien de nouveau) sont-elles suffisamment crédibles pour la mise en place avec une bonne probabilité de succès (contrairement aux tentatives précédentes) d’une force commune capable de faire front aux islamistes aux échéances de 2021? Rien n’est moins sûr et on peut dire que de ce point de vue, le constat est clair. Et ce, malgré le rejet profond des islamistes par l’élite francophone du pays qui fonctionne désormais comme un moulin à prières que l’on fait tourner sans trop y penser.

« Si le PJD est aussi fort, c’est que les autres partis sont trop faibles. »

D’abord n’oublions pas que si le PJD a gagné en 2011, c’est aussi parce qu’il s’est peu à peu érigé en parti antisystème contre l’ensemble de la classe politique marocaine, jouant les martyrs, ce qui lui a permis de récupérer sans concurrence bien des voix dissidentes. Comme il faut comprendre que paradoxalement, c’est la nouvelle Constitution qui avait offert historiquement, un pouvoir inédit dans sa durée comme dans sa profondeur, aux islamistes.

Bien sûr l’emprise hégémonique du PJD a toutefois été obtenue dans des conditions si particulières qu’elle ne peut être considérée, que comme une victoire à la Pyrrhus plutôt que comme la consécration d’un véritable travail politique. Si le PJD est aussi fort, c’est que les autres partis sont trop faibles.

En devenant un parti de gouvernement, le PJD est aussi devenu un parti dont la pratique politique se « normalise », la gestion des affaires de l’État impliquant forcément peu à peu une transformation sociologique du parti. Du moins en apparence, car les islamistes ne perdent jamais de vue l’objectif final qui est de prendre le pouvoir, tout le pouvoir. A défaut de renverser une monarchie trop solide pour être inquiétée, ils rêvent désormais de prendre le pouvoir sur chaque commune, dans chaque administration, sur chaque cerveau de Marocain.

Le respect des électeurs mérite de la clarté politique, or quelle est la formation qui est capable aujourd’hui de faire son mea culpa et démontrer que « l’ancien monde » est bien derrière nous ? On en voit aujourd’hui les conséquences lointaines et dramatiques avec des partis, des responsables, des élites, des associations, etc., qui ne sont plus capables ni de comprendre la société marocaine ni de s’adresser à elle.

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Abdellatif El Azizi