Point de vue – Tunisie. Bâtir un consensus anti-autoritaire

Parlement tunisien © FETHI BELAID / AFP
La Tunisie n’a cessé depuis l’indépendance de perdre du temps et de l’énergie, portée par des calculs politiques à courte vue, comme s’il y avait un obstacle contre toute tentative pour construire un consensus profond contre le mal de l’autoritarisme qui la ronge en profondeur.
La Tunisie vit depuis sa transition chaotique, où les illusions démocratiques ont de proche en proche cédé la place à des frustrations sociales, des échecs économiques et des dérives autoritaires. Mais ce constat ne saurait être une fatalité. Si la Tunisie veut éviter de retomber dans le piège des régimes fermés, qu’ils soient laïques ou islamistes, il n’est pas impossible de réfléchir sur les bases d’un consensus national anti-autoritaire, capable de transcender les clivages idéologiques et de poser des garde-fous solides contre toutes les tentations dictatoriales. Jusqu’à présent, l’histoire politique post-indépendance a toujours illustré l’idée de l’exclusion par un courant politique (PSD, puis RCD, puis Ennahdha) de tous les autres courants. Même les coalitions conclues lors de la transition (troïka, puis Nidaa-Ennahdha), aussi balbutiantes dans leur mode de fonctionnement, n’ont pas non plus supprimé toute idée d’exclusion, comme celle des membres de l’ancien régime, qui auraient pu être utiles dans la transition. Si ce ne sont pas des courants qui excluent d’autres courants du champ politique, ce sont des franges de la société ou de l’opinion qui tentent d’en exclure d’autres. Si bien que l’histoire postcoloniale a pu apparaître comme l’histoire de l’exclusion politique dans un reniement réciproque général. D’où les échecs répétés.
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Lors de la phase de transition, la démocratie tunisienne n’a pas échoué uniquement à cause de ses ennemis déclarés, mais aussi en raison des divisions internes de ses propres partisans. Les années 2011-2013 ont montré combien l’absence de culture profonde de dialogue entre les forces politiques peut conduire à une polarisation dangereuse, nourrie par les assassinats politiques de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. À l’époque, seule l’intervention du Quartet — UGTT, UTICA, Ligue tunisienne des droits de l’homme et Ordre des avocats — avait permis de désamorcer la crise et de sauver la transition par le Dialogue national. Cette expérience illustre la première base d’un consensus anti-autoritaire : accepter que nul courant, aussi légitime soit-il, ne puisse gouverner seul sans basculer tôt ou tard dans l’autoritarisme. De toutes les manières, il n’y a plus de grands partis laïcs mobilisateurs en Tunisie. Même Ennahdha a perdu sa force de mobilisation électorale entre 2011 et 2019. Mais si le pluralisme n’est pas une option tactique, il est une condition de propulsion démocratique.
D’où l’idée de l’État de droit comme point de convergence. Les Tunisiens ont expérimenté la répression d’un laïcisme d’État sous Bourguiba et Ben Ali, puis la contrainte d’un islamisme hégémonique sous la troïka (2011-2013), enfin la menace d’un conservatisme nationaliste frileux sous Saïed (à partir de 2021). Dans tous les cas, le problème n’était pas tant la couleur idéologique du pouvoir que sa tendance à se croire au-dessus des règles, sous l’autoritarisme comme sous la transition démocratique. Pourtant, tout le monde est convaincu qu’un véritable État de droit, garantissant l’indépendance de la justice, la séparation des pouvoirs et la protection des libertés, peut constituer un terrain commun aux familles politiques. Habermas défendait, à juste titre, l’idée d’un « patriotisme constitutionnel » (Écrits politiques, p. 233 et ss.). Pourquoi pas ? L’Espagne postfranquiste, par exemple, a su fonder sa transition démocratique sur un pacte institutionnel solide, où même les partis aux idéologies opposées ont accepté de jouer le jeu des règles constitutionnelles pour éviter le retour à la dictature. D’ailleurs, le premier chef de gouvernement désigné après la chute de Franco était un franquiste. La réconciliation a alors eu lieu dès le départ. La Tunisie a besoin d’un geste similaire, consistant à replacer les règles au-dessus des acteurs pour que la réconciliation d’une société de plus en plus déchirée puisse avoir lieu.
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Cela tient aussi à la culture démocratique. Trop souvent, la politique a été réduite à des élections vides, manipulées par des appareils partisans sans portée sociale. La faible participation aux législatives de 2022-2023 (à peine 11 % de votants) en est une preuve éclatante. Pour construire un consensus durable, il faut investir dans une pédagogie citoyenne qui rappelle que la démocratie n’est pas qu’une technique de désignation des gouvernants, mais un mode de vie fondé sur la tolérance, l’écoute, la négociation et le respect des valeurs et des différences. Les sociétés d’aujourd’hui sont fondamentalement plurielles. Même le sacré y est. On n’y échappe pas. L’exemple du Chili post-Pinochet est instructif. Ici, malgré des tensions idéologiques profondes, les forces démocratiques de ce pays ont privilégié l’éducation civique et la reconstruction d’une société civile active pour stabiliser leur transition. Les acteurs tunisiens, qu’ils soient politiques, syndicaux ou associatifs, doivent assumer ce type de responsabilité et diffuser les valeurs démocratiques au-delà des cercles militants.
Il est vrai, on ne cesse de le répéter, qu’un consensus démocratique ne peut pas survivre dans une société minée par le chômage, l’exclusion et les inégalités criantes. L’échec des gouvernements successifs à répondre aux attentes sociales depuis 2011 — notamment dans les régions défavorisées de l’intérieur comme Kasserine, Gafsa, Siliana ou Sidi Bouzid — a nourri la désillusion et renforcé l’idée que seule une main de fer pourrait rétablir l’ordre. Chaque fois que la démocratie est perçue comme une agitation dangereuse ou comme un luxe réservé aux élites, les appels à l’homme fort reprennent le dessus. En laissant se propager les inégalités et les fractures sociales, la Turquie a ouvert la voie à un régime hyperprésidentiel qui se présente comme le garant de la stabilité au détriment des libertés (Erdogan). Le pays y est encore empêtré, même si ce pays a économiquement bien progressé. La lutte contre l’autoritarisme tunisien doit donc se doubler d’un pacte social minimal : réduire les fractures régionales, donner des perspectives aux jeunes et rétablir la confiance dans les institutions comme instruments de justice (et non de privilèges). La dignité économique et sociale, slogan fondateur du 14 janvier 2011, est une condition de la démocratie.
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La Tunisie fait face à des défis immenses (crise économique, pression migratoire, tensions régionales, endettement, inflation spectaculaire, impuissance des politiques publiques). Ces défis sont souvent utilisés pour justifier la concentration des pouvoirs au nom de l’efficacité. Mais l’expérience mondiale montre que les sociétés qui résistent le mieux aux crises sont celles où les institutions sont solides, démocratiques, inspirant confiance dans le système, et où le débat est ouvert. En 2015, face aux attentats du Bardo et de Sousse, la Tunisie avait montré qu’il était possible de conjuguer lutte contre le terrorisme et maintien du débat politique, sans sombrer dans l’état d’exception permanent ou du gouvernement par décret. L’Espagne en 1981, après la tentative de coup d’État militaire, avait prouvé la même chose. En renforçant le Parlement et les libertés plutôt qu’en cédant aux militaires, ce pays a consolidé sa démocratie. Construire un consensus anti-autoritaire, c’est refuser la tentation de sacrifier la liberté au nom de la sécurité ou du pain quotidien.
La Tunisie n’a pas besoin d’un nouveau despote éclairé, ni d’un quelconque renouveau idéologique sectaire isolant davantage le pays, mais d’une maturité collective. Le consensus anti-autoritaire n’est pas une utopie abstraite, il est une voie réaliste et possible pour éviter l’alternance sans fin entre dictatures, euphories révolutionnaires et démocratie.
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