Point de vue. Chute de Victor Orbán ou le peuple contre le populisme

 Point de vue. Chute de Victor Orbán ou le peuple contre le populisme

Viktor Orbán après l’annonce des résultats des élections législatives en Hongrie du 13 avril 2026. © Attila KISBENEDEK / AFP

Le parti Tisza en Hongrie obtient une majorité confortable, avoisinant les deux tiers du Parlement, contre le parti populiste Fidesz dirigé par Orbán, au pouvoir depuis seize ans. Le populisme est-il pour autant vaincu ?

La défaite spectaculaire de Viktor Orbán aux élections législatives du 13 avril 2026, au profit de son opposant Péter Magyar, leader de Tisza, parti du centre droit, qui a recueilli plus de 53 % des voix, reléguant le parti Fidesz d’Orbán à 38 %, constitue bien davantage qu’un simple basculement électoral. Elle marque un moment politique remarquable. Le peuple, souvent invoqué par le populisme lui-même, voire sacralisé par son identification à un homme, se retourne contre ce même homme. Après seize années de pouvoir quasi ininterrompu (depuis 2010), fondé sur une conception « illibérale » de la démocratie, le régime d’Orbán a été balayé par une mobilisation massive, avec une participation record proche de 80 %. La victoire écrasante du parti Tisza de Péter Magyar, obtenant une majorité parlementaire qualifiée, apparaît comme le retour à l’esprit démocratique en Hongrie face à une forme de confiscation du pouvoir. Un esprit sans cesse présent, comme le rappelle l’insurrection de Budapest de 1956, une révolte populaire spontanée contre le régime communiste hongrois et le diktat de l’URSS.

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Le populisme contemporain, dont Orbán est, jusque-là du moins, l’un des principaux porte-parole en Europe, réduit le peuple, comme tous les populistes du Nord et du Sud, à une unité fictive. On connaît la musique. Le « vrai peuple », le peuple populiste, est opposé aux élites, aux institutions, aux minorités et parfois aux normes internationales, bref au « faux peuple ». Conception, bien entendu, exagérément simplificatrice du politique, qui permet au leader populiste de prétendre incarner la volonté populaire en court-circuitant les médiations institutionnelles. Le peuple n’est plus une pluralité conflictuelle, mais une essence homogène, dont le chef serait le porte-voix exclusif.

Or, la défaite d’Orbán révèle précisément les limites de cette prétention. Car le peuple réel ne coïncide jamais avec le peuple construit par le populisme. Il est, lui, traversé par des contradictions, des aspirations et des attentes aussi multiples que changeantes. En Hongrie, les jeunes électeurs, massivement opposés au pouvoir en place, ont joué un rôle décisif dans la défaite du Fidesz. Cela montre que le peuple ne se laisse pas enfermer durablement dans une représentation figée. Il échappe souvent à ceux qui prétendent en faire leur monopole.

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Plus encore, l’expérience hongroise illustre un paradoxe central du populisme. En prétendant restaurer la souveraineté populaire, le populisme tend, malgré lui, à affaiblir les conditions mêmes de son exercice. La concentration du pouvoir, la mainmise sur les médias, la marginalisation de l’opposition et l’érosion de l’État de droit, largement reprochées au régime Orbán, ont progressivement vidé la démocratie hongroise de sa substance et le peuple de sa souveraineté. On le sait, le populisme peut se concevoir comme une idéologie (Hitler, Mussolini, Trump, Erdogan, Chavez), mais il est surtout une pratique du pouvoir qui réduit la démocratie à un outil de légitimation d’un homme que hérisse l’idée même de délibération citoyenne.

Hélas, le populisme, qui gouverne généralement avec l’esprit d’une opposition (contre les élites), en vient un jour à cesser de paraître comme une force d’opposition pour devenir responsable des désagréables réalités sociales, économiques et institutionnelles. En Hongrie, les critiques liées à la corruption, à la stagnation économique et à l’isolement international (ses amitiés avec Poutine, Trump et Netanyahu, avec toutes les extrêmes droites du monde), le non-respect des valeurs fondamentales sur lesquelles est bâtie l’Union européenne (qui lui a permis d’avaliser l’agression de l’Ukraine par la Russie) ont visiblement et progressivement entamé la base sociale du régime, voire sa propre légitimité. Le peuple, confronté à ces insuffisances concrètes, se rend lui-même à l’évidence. Le populisme perd alors, avec cet abandon populaire, un de ses atouts, c’est-à-dire la capacité à incarner une protestation ou une opposition.

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C’est comme si la défaite d’Orbán était vue comme une « désillusion démocratique inversée ». Le populisme, qui prospère habituellement sur la déception vis-à-vis des élites, exprime lui-même une déception vis-à-vis de ses dirigeants. Le peuple se retourne contre celui qui parlait en son nom. Il ne s’agit pas d’un retour naïf à un consensus libéral, mais d’une réhabilitation du pluralisme politique réel. La victoire de l’opposition, et du peuple, soutenue par un discours favorable à la restauration de l’État de droit et à la reconnexion européenne, a de meilleures chances de réhabiliter une démocratie plus ouverte et plus institutionnalisée.

Orbán était devenu ces dernières années l’un des monstres du populisme mondial, soutenu par plusieurs leaders, mouvements et réseaux à travers le monde. Sa défaite spectaculaire face à une opinion démocratique montre que le populisme n’est pas une fatalité historique. Même lorsqu’il semble solidement installé, notamment lorsqu’il contrôle d’une main ferme les institutions, il peut être contesté et renversé par des voies démocratiques, pour peu que le verdict de l’urne soit respecté.

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Cependant, il ne faut pas crier victoire trop vite. Il serait d’ailleurs naïf d’y voir la fin du populisme. Celui-ci ne disparaît pas avec la défaite de ses représentants. Il exprime des tensions profondes des sociétés contemporaines, comme la crise de la représentation, la défiance envers les élites, les inquiétudes identitaires, l’insécurité économique, les inégalités criantes. La victoire du peuple contre le populisme ne signifie pas la disparition de ces causes. Elle indique plutôt que le peuple peut aussi refuser les réponses simplificatrices que lui propose le populisme et choisir d’autres options plus convaincantes. Le peuple, démocratique ou non démocratique, reste aussi ambigu que versatile. Il ne penche définitivement ni du côté du populisme, ni du côté de la démocratie libérale. Ses avis sont conjoncturels, intermittents, même dans les démocraties consolidées. Le peuple est un acteur qui peut changer, sanctionner, se contredire, comme l’opinion publique elle-même qui l’agite.

En ce sens, la défaite d’Orbán n’est pas seulement une alternance politique, elle est aussi une leçon de philosophie politique. Le peuple n’est pas une entité figée comme le croient les dirigeants populistes, pressés de gouverner dans la facilité. C’est comme s’il vivait par lui-même, et en permanence, sa propre dialectique. Les exemples sont nombreux. Le peuple tunisien a été un sujet obéissant face à l’autoritarisme après l’indépendance, puis il a fait sa mue révolutionnaire en adhérant à la démocratie et à la liberté, puis il s’est de lui-même réinvesti dans l’autoritarisme et le populisme. Le peuple américain est passé de la démocratie au populisme illibéral sous Trump I, puis à une phase démocratique sous Biden, puis est revenu encore une fois au populisme sous Trump II. Les Italiens sont passés aussi de la démocratie au populisme mélonien. L’Autriche est passée de la démocratie au populisme d’extrême droite depuis les années 2000, et surtout depuis 2024, lorsque le FPÖ est arrivé en tête des élections. Les Français sont sur le point d’épouser la voie populiste pour les présidentielles de 2026 au vu des sondages, etc.

Toutes ces alternances et ces va-et-vient entre démocratie et populisme montrent que les peuples (démocratiques surtout) vivent depuis plusieurs décennies un processus contradictoire alimenté par leurs conditions de vie économiques, sociales, identitaires et culturelles. Ces alternances poursuivront sans doute leur chemin en rapport avec ces crises. Il n’est même pas sûr que Viktor Orbán ne revienne pas demain au pouvoir contre la démocratie, surtout que le statut d’opposition convient fort bien aux populistes.