Sheena, mémoire vive de Driss Chraïbi

 Sheena, mémoire vive de Driss Chraïbi

Driss Chraïbi et Sheena McCallion sur l’Île d’Yeu en 1981. Photo : © Kacem Basfao.

À l’occasion du centenaire de Driss Chraïbi, son épouse Sheena fait vivre la mémoire d’un écrivain libre et engagé, dont l’œuvre résonne avec une acuité troublante aujourd’hui. Entre souvenirs intimes, transmission et regard sur le monde, elle raconte un homme qui n’a jamais cessé d’écrire contre son époque.

 

Mémoire intime et héritage vivant

Sur les étagères de la bibliothèque, les ouvrages sont presque tous signés Driss Chraïbi. Romans, polars, pièces radiophoniques, albums jeunesse… une œuvre prolifique, à l’image d’une vie tout aussi dense : dix enfants, deux épouses.

Chez elle, dans une petite ville aux portes de Paris, le thé à la menthe infuse pendant que Sheena fait revivre, dans un français mâtiné d’intonations écossaises, l’univers de l’écrivain né à El Jadida il y a cent ans. Au milieu du salon trône une vieille machine à écrire, comme un témoin silencieux. Entre deux gorgées, celle qui partagea la seconde moitié de sa vie continue d’être habitée par ses mots.

Avec Driss El Yazami, président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, elle est à l’initiative de son centenaire. Cet événement se déploiera au Maroc comme en France, contribuant ainsi à faire vivre sa mémoire. Depuis deux ans, elle remue ciel et terre pour que l’œuvre de celui qui a « bouffé de la vache enragée pour avoir écrit librement » trouve un nouvel écho à cette occasion.

 

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Une écriture viscérale, forgée dans l’exil

Quand elle le rencontre, en 1971, il est déjà l’auteur du Le Passé simple, publié en 1954, un roman choc dont la virulence critique lui valut une réception houleuse au Maroc. « C’était lors d’un dîner parisien, je venais d’arriver d’Écosse et je parlais mieux allemand que français à l’époque. Et quand j’ai entendu son nom, j’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’un auteur allemand nommé “Schreiber” », se souvient-elle, les yeux pleins de nostalgie.

Ce soir-là, il l’interroge sur son pays ; elle répond en grattant sa guitare et en fredonnant une ballade écossaise, The Water Is Wide. La scène le marque durablement. Il la fera entrer dans son livre Le Monde à côté, récit tardif aux accents autobiographiques. En racontant aujourd’hui cette anecdote, Sheena ne peut s’empêcher d’en entonner quelques notes.

Dès lors, elle sera la première à découvrir ses écrits. Il ne lui donnait pas à les lire mais, en bon conteur, les récitait à voix haute. « J’étais pour lui une sorte de miroir réfléchissant aux deux sens du terme, celui qui reflète et qui pense. » Sheena devient ainsi sa première auditrice, celle dont il avait besoin pour éprouver ses mots. Avant tout le monde, elle rencontre les personnages de La Civilisation, ma mère !, récit de l’émancipation d’une femme. Driss était-il aussi féministe dans le quotidien que dans ses écrits ? Elle nuance dans un sourire : il l’était « peut-être un peu moins dans la vie ». « On a eu cinq enfants… et lui était un écrivain, un artiste, donc un peu le sixième », glisse-t-elle en souriant.

On l’interroge sur ses rituels d’écrivain. Était-il de ceux qui s’astreignent à une discipline stricte ou écrivait-il au fil de l’inspiration ? « Il écrivait avec son âme, avec l’kebda (le foie, en arabe, c’est-à-dire le cœur), avec ses tripes », répond-elle. Chaque matin, sur l’île d’Yeu comme dans la Drôme, où le couple a habité, il allait au café « se mélanger avec les gens du coin, ouvriers ou marchands », avant de rentrer travailler. Il écoutait beaucoup la radio.

Pour laisser mûrir ses idées, il devait occuper ses mains : crochet, tapisserie, menuiserie. Il lui arrivait même de fabriquer les meubles des chambres des enfants. Inconditionnel de William Faulkner, il forge pourtant une langue singulière, un « butin » nourri d’arabe, de darija, de la musicalité du Coran et des mélopées de Mohamed Abdel Wahab. Chez Chraïbi, les phrases sinuent comme les ruelles d’une médina, pleines de détours et de surprises, avant de frapper soudain par des formules courtes et percutantes, presque comme un slam.

Cette écriture viscérale, teintée d’un humour impertinent, a eu un prix. Après le choc du Le Passé simple en 1954, perçu par certains comme une trahison, il reste vingt-quatre ans sans retourner dans son pays, blessé d’être qualifié d’« assassin de l’espérance ». Dès 1955, avec Les Boucs, le premier roman marocain à aborder frontalement la question de l’immigration, il retourne sa plume contre la France pour dénoncer le racisme et le sort des travailleurs immigrés. Pour lui, la critique était une preuve d’amour : « Celui qui critique le plus son pays est celui qui l’aime le plus », avait-il coutume de dire.

 

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L’actualité brûlante des combats de Chraïbi

À l’occasion du centenaire, cette œuvre engagée devrait toucher un nouveau public : un coffret spécialement édité par le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger doit réunir sept de ses ouvrages majeurs, dont Les Boucs, prolongeant ainsi la portée d’une parole qui n’a rien perdu de son acuité. Kacem Basfao, ami fidèle et grand spécialiste de l’écrivain, a signé les textes des quatrièmes de couverture.

Quel regard porterait Driss Chraïbi sur notre époque ? Sheena ne laisse pas place au doute. « Il serait encore plus désespéré que nous. » Déjà, à la fin de sa vie, il s’interrogeait sur l’utilité même de l’écriture, se demandant si elle pouvait encore infléchir le cours des choses.

Car ce qu’il dénonçait hier n’a rien perdu de sa force. Le racisme, la condition des immigrés au cœur des Boucs, publié il y a près de soixante-dix ans, lui apparaîtraient aujourd’hui d’une « actualité criante, terrifiante ». Les évolutions politiques récentes en France n’auraient fait, selon elle, qu’alimenter ses inquiétudes.

La Palestine aussi, déjà présente dans ses engagements, aurait occupé une place centrale dans son travail. Lui qui dédiait ses textes aux « Palestiniens de l’Intifada » dès 1989 serait bouleversé par la situation actuelle à Gaza et au Liban. Sheena imagine sans peine son personnage fétiche, l’inspecteur Ali, poser sur le monde contemporain un regard mêlé d’ironie et de lucidité face aux figures de pouvoir et aux tensions géopolitiques.

Driss Chraïbi meurt le 1er avril 2007, comme une dernière pirouette. Il laisse derrière lui une œuvre dense, mais aussi quantité de notes, de pistes et de textes inachevés.

Transmettre, prolonger, passer le relais

Aujourd’hui, Sheena fait vivre cet héritage, y compris dans les coins les plus reculés du Haut Atlas, où elle a accompagné une association apportant des livres à des jeunes qui y ont difficilement accès. Dans les salles de classe, elle rencontre des lycéens dont l’intelligence et la vivacité face à des textes exigeants confirment une évidence : la parole de Chraïbi, empreinte d’humanisme et de tolérance, conserve toute sa puissance.

Jusqu’à son dernier souffle, l’écrivain portait des projets restés en suspens : une enquête au paradis où l’inspecteur Ali dialoguerait avec Winston Churchill, Joseph Staline et Franklin D. Roosevelt sur l’état du monde, ou encore un récit inspiré de Massacre de Cana, imaginant un enfant né sous les bombes au Liban en 2006 et mourant en 1926, année de naissance de l’écrivain, dans une vertigineuse inversion du temps.

Ces textes, Sheena veut désormais leur donner vie. Comme pour tenir une promesse : celle de prolonger une œuvre qui continue d’éclairer le présent. Mais Driss Chraïbi, lui, regardait déjà plus loin. Lorsqu’on lui demandait s’il écrirait un second Le Passé simple, il répondait sans détour : « Moi, j’ai fait ma part. C’est à la nouvelle génération de prendre la relève. »

À chacun d’écrire sa propre vérité, d’inventer ses formes, de dire ses colères. Alors peut-être que le plus fidèle hommage n’est pas seulement de continuer à lire et faire découvrir son œuvre, mais aussi de continuer à écrire autrement.

 

 

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Fadwa Miadi