Younes Abouyoub : « Au Liban et à Gaza, le terme « trêve » est un artifice diplomatique »

Frappe israélienne sur le village de Nabatiyé, dans le sud du Liban, le 24 mai 2026. © Abbas Fakih / AFP
Malgré les annonces de cessez-le-feu, les frappes se poursuivent au Liban et à Gaza. Dans cet entretien, l’analyste Younes Abouyoub revient sur le rôle des États-Unis, les tensions avec l’Iran et les risques d’une nouvelle escalade régionale.
Peut-on encore parler de trêve au regard des frappes israéliennes continues au Liban et des opérations menées à Gaza (plus de 600 morts au Liban et 120 à Gaza depuis le 8 avril) ? Comment qualifier la situation réelle aujourd’hui ?
Younes Abouyoub : Il serait juridiquement impropre et moralement discutable de maintenir le vocable de « trêve » face à un tel bilan. Plus de 720 victimes en moins d’un mois – dont une écrasante majorité au Liban – témoignent moins d’une suspension des armes que d’une redéfinition unilatérale des seuils d’engagement. La situation réelle relève davantage d’un statu quo belliqueux asymétrique : une conception inique du cessez-le-feu ; le Liban cesse le feu et Israël continue de tirer, justifiant ses frappes sous l’angle du « droit à la légitime défense » contre des infrastructures civiles, tandis que le Hezbollah et le Hamas dénoncent, à juste titre, une agression continue.
Sur le plan interne libanais, le spectre d’une guerre civile guette, tant les tensions sont palpables au quotidien. Dès lors, nous assistons moins à une trêve qu’à une réduction temporaire de l’intensité des frappes et des zones géographiques ciblées, sans réelle cessation des hostilités. La terminologie de « trêve » apparaît ainsi comme un artifice diplomatique destiné à préserver les apparences d’un processus de pacification par les bombes.
Ce statu quo fragile relève-t-il davantage d’une pause tactique, d’une contrainte américaine ou d’une réelle volonté de désescalade ? A-t-il des chances de tenir ?
Younes Abouyoub : Les États-Unis, ayant été surpris par la résistance, la ténacité et la dextérité géopolitique iraniennes, tant de l’État que du peuple, se sont vus contraints d’opérer une pause tactique pour repenser leur stratégie. Concernant le front libanais, sous forte contrainte américaine, Israël a accepté un cessez-le-feu qui n’en est pas un.
Par ailleurs, les États-Unis, à l’approche des compétitions sportives (Coupe du monde de la FIFA), des échéances politiques internes (les élections législatives de mi-mandat) et soucieux de ne pas voir le conflit s’étendre à l’ensemble du théâtre levantin, ont exercé des pressions significatives sur le cabinet israélien, sans toutefois imposer un cessez-le-feu inconditionnel.
La volonté de désescalade semble, quant à elle, largement absente des stratégies des parties prenantes. Israël, qui s’oppose à toute solution diplomatique, poursuit ses opérations ciblées, et le Hezbollah, opposé aux négociations directes engagées par l’État libanais avec Israël, maintient une capacité de résistance avérée, voire de nuisance latente.
Par conséquent, les chances de voir cette situation perdurer sont minces. La moindre étincelle suffirait à faire voler en éclats cet équilibre précaire.
Malgré les médiations qatarie, turque et pakistanaise, les négociations avec l’Iran s’enlisent et les violations du cessez-le-feu se multiplient. Quelles sont les perspectives pour les prochaines semaines ? Risque-t-on une reprise des hostilités à grande échelle ?
Younes Abouyoub : Les perspectives sont sombres. L’enlisement des négociations avec l’Iran, acteur clé dans la région du Golfe et de l’Asie occidentale, n’est pas conjoncturel mais structurel : Téhéran exige une levée des sanctions et des garanties sécuritaires que ni Washington ni Israël ne sont prêts à accorder. Même si un semblant d’accord devait aboutir, il ne serait qu’une sorte d’entente provisoire ne réglant en rien les questions fondamentales.
Parallèlement, la multiplication des violations du cessez-le-feu – par Israël au Sud-Liban ou à travers ses frappes en profondeur sur le reste du territoire libanais – crée un mécanisme d’escalade par paliers. Le risque d’une reprise des hostilités à grande échelle est non seulement réel mais probable, surtout si une opération terrestre limitée au Liban-Sud venait à être déclenchée.
En l’absence d’un cadre contraignant et d’une force d’interposition crédible, le retour à un embrasement régional ne relève plus de l’hypothèse mais d’une quasi-certitude à court ou moyen terme. Rien n’est résolu tant que toutes les questions ne le sont pas, et il n’y a pas que le dossier nucléaire.
Qui sort renforcé et qui ressort affaibli de cette séquence entamée le 8 avril 2026 ?
Younes Abouyoub : Les États-Unis sont clairement humiliés et embourbés dans un conflit qu’ils pensaient gagner facilement. Israël, sur le plan tactique, a démontré sa capacité à frapper simultanément sur plusieurs fronts (Iran, Liban et Gaza) tout en maintenant sa dissuasion, mais aucun des objectifs stratégiques de Washington ou de Tel-Aviv n’a été atteint.
Les factions armées non étatiques, le Hezbollah notamment, sortent renforcées en termes de légitimité populaire et de présence stratégique, ayant tenu tête à une armée conventionnelle militairement largement supérieure.
Le Liban, dont les infrastructures et la cohésion nationale sont mises à rude épreuve, voit son État très affaibli et pris en étau entre la pression israélo-américaine et la fronde populaire, surtout après que le gouvernement et la présidence ont engagé le pays, très divisé, dans un processus diplomatique direct et inédit avec Israël, alors qu’il est en position de faiblesse structurelle.
La Turquie et le Pakistan, médiateurs actifs, gagnent en influence diplomatique régionale, concurrençant le rôle traditionnel de l’Égypte ou du Qatar. En revanche, l’Autorité palestinienne s’éteint un peu plus chaque jour, tant elle est marginalisée comme jamais auparavant et apparaît impuissante face aux développements.
L’ONU et le système multilatéral voient leurs appels au cessez-le-feu largement ignorés, révélant leur impuissance opérationnelle.
Quelles sont les conséquences concrètes de ce statu quo sur les populations civiles au Liban et à Gaza ?
Younes Abouyoub : Les conséquences humanitaires sont désastreuses et cumulatives. Le bilan humain est lourd : plus de 600 morts au Liban et 120 à Gaza – pour la plupart des civils, y compris des femmes et des enfants –, selon des sources hospitalières locales.
Des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées au Sud-Liban, dans la banlieue sud de Beyrouth et dans la bande de Gaza, dans des conditions de promiscuité et de misère extrêmes. Les infrastructures électriques, les réseaux d’eau, les hôpitaux et les écoles sont systématiquement et sciemment visés, notamment dans les zones frontalières.
À Gaza, la rupture des chaînes d’approvisionnement et les pénuries de médicaments, de carburant et de denrées alimentaires font que la population vit sous le seuil d’alerte nutritionnelle.
Sur le plan psychologique, malheureusement souvent occulté, le syndrome de stress post-traumatique massif est désormais très répandu, notamment chez les enfants exposés en continu aux frappes nocturnes.
Plus grave encore, les victimes parmi les secouristes et les journalistes sont légion ; plusieurs agents de la Croix-Rouge libanaise et du Croissant-Rouge palestinien ont été délibérément assassinés dans l’exercice de leurs fonctions. Au Liban, au moins cinq journalistes locaux ont perdu la vie, sans que leurs meurtres aient donné lieu à des enquêtes indépendantes ni suscité l’émoi de la communauté internationale.
Younes Abouyoub : L’onde de choc dépasse largement le théâtre libano-palestinien. Le rapprochement Israël-Golfe est temporairement freiné, les monarchies du Golfe, sous la pression de leurs opinions publiques, adoptant une posture plus réservée. Les accords d’Abraham ne sont pas remis en cause pour l’instant, mais leur promotion publique est gelée.
Les tensions au sein de l’OPEP ont éclaté au grand jour : les Émirats font désormais cavalier seul, le CCG se déchire et l’Iran menace d’utiliser le pétrole comme arme de rétorsion indirecte, créant des divisions entre Riyad, favorable à une stabilisation des prix, et Téhéran, qui pousse à une réduction stratégique de la production.
Moscou, tout en dénonçant les frappes israéliennes, continue d’entretenir ses canaux de communication avec Téhéran et le Hezbollah, utilisant la crise pour affaiblir l’influence américaine en Asie occidentale. Pékin, plus discrète mais très active en coulisses, renforce sa présence géopolitique et économique dans la région, par exemple au Liban (reconstruction, ports), dans une logique de rivalité systémique avec Washington.
En définitive, cette trêve fragile ne marque ni une réconciliation ni une avancée diplomatique. Elle constitue une simple bouffée d’air au milieu d’un conflit de basse intensité, pour l’instant, qui pourrait à tout moment basculer à nouveau vers une guerre ouverte, remodelant en profondeur les équilibres régionaux et mondiaux.
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