Point de vue. Peuples arabes et États‑Unis, entre fascination et mépris

 Point de vue. Peuples arabes et États‑Unis, entre fascination et mépris

WASHINGTON, DC. Drapeau des États‑Unis devant le Capitole, symbole d’une fascination mêlée de méfiance dans le monde arabe. © Andrew Harnik / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Les rapports entre les peuples arabes et les États‑Unis d’Amérique n’ont jamais été simples. Ils ne sont pas dénués d’ambivalences ni de contradictions. C’est un jeu d’attirance‑répulsion.

 

Il est clair que l’attitude des peuples arabes vis‑à‑vis des États‑Unis d’Amérique est loin d’être simple. On sait qu’elle exprime des heurts, une hostilité et un tiraillement de type identitaire et politique. Fascination et rejet s’y mêlent sans jamais se confondre. D’un côté, l’Amérique incarne une promesse : celle de la liberté individuelle, de l’innovation scientifique, de la réussite économique, d’un dynamisme culturel sans équivalent. De l’autre, elle apparaît comme une puissance dominatrice, impérialiste, parfois brutale, dont les interventions militaires et les alliances stratégiques, notamment au Moyen‑Orient, nourrissent une hostilité persistante. Cette contradiction n’est ni fausse, ni superficielle, ni passagère. Elle alimente en profondeur, et en permanence, l’imaginaire politique et culturel de nombreux peuples arabes.

L’attraction du monde arabe pour l’Amérique est réelle, tangible, quotidienne. À le nier, on tomberait dans l’hypocrisie. Cette attraction passe par les universités, où les modèles pédagogiques américains sont admirés et souvent imités ; par les technologies, omniprésentes, qui façonnent les modes de vie et les aspirations ; par la culture populaire, du cinéma (de Hollywood à Netflix) aux réseaux sociaux (tous entre les mains d’entrepreneurs américains aussi performants qu’arrogants), diffusant l’image d’une société ouverte, inventive, capable de se renouveler sans cesse. Dans cet imaginaire, l’Amérique est certes reconnue comme une puissance politique, mais elle est aussi une idée, presque un mythe moderne : celui d’une société où l’individu peut se construire par lui‑même, où la réussite semble accessible à tous ceux qui en ont la volonté. C’est ce que les Américains appellent The American way of life, l’illustration du fameux principe de l’égalité des chances.

 

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Mais cette image, aussi lumineuse soit‑elle, coexiste avec une perception beaucoup plus obscure. L’histoire récente du monde arabe est jalonnée d’événements douloureux et subis qui ont profondément entamé la crédibilité morale des États‑Unis. Les interventions militaires américaines, perçues comme des violations de la souveraineté des États, ont laissé des traces quasi indélébiles. Les guerres, les destructions, les instabilités qui en ont résulté ont alimenté un sentiment d’injustice et d’humiliation (Irak, Israël, Syrie, Iran). Pire encore, le soutien constant et stratégique des États‑Unis à Israël est vécu dans de nombreuses sociétés arabes comme un mal profond, voire comme une humiliation, notamment à travers la négation des droits des Palestiniens sur leur terre.

C’est dire la contradiction de cette double perception. L’Amérique est à la fois admirée comme modèle et dénoncée comme puissance impériale. Ce paradoxe ne doit pas être interprété comme une incohérence des peuples arabes, mais plutôt comme le reflet d’une expérience historique complexe, traduisant une distinction entre les valeurs proclamées et les pratiques effectives, entre l’idéal et la réalité. On peut admirer la Constitution américaine, leur État de droit, leurs contre‑pouvoirs (quoique secoués aujourd’hui sous Trump) et les principes de liberté qu’elle incarne, tout en condamnant la politique étrangère qui semble, aux yeux des peuples arabes, contredire ostentatoirement ces mêmes principes.

 

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Dans des sociétés arabes souvent confrontées à des défis politiques internes, comme l’autoritarisme, la corruption, la faiblesse institutionnelle, l’Amérique apparaît comme un horizon, un point de référence. Elle symbolise ce que ces sociétés pourraient souhaiter devenir : des États de droit solides, des économies innovantes, des sociétés ouvertes. Mais cette comparaison est aussi source de frustration, car elle met en lumière les écarts et les retards. L’admiration se double alors d’un sentiment d’infériorité, qui peut se transformer en rejet.

L’anti‑américanisme qui en résulte n’est ni rationnel ni homogène. Il ne s’agit pas d’un rejet global de tout ce qui est américain, mais plutôt d’une critique ciblée, souvent politique. Les mêmes individus qui dénoncent la politique étrangère des États‑Unis sont encore enclins à consommer ses produits culturels, à utiliser ses technologies (surtout à l’ère numérique), ou même à rêver d’y étudier ou d’y travailler. Cette ambivalence n’est pas sans signification. Elle montre que l’anti‑américanisme n’est pas une haine irrationnelle, mais une attitude complexe, balançant entre la reconnaissance et la contradiction, toutes deux également conscientes.

Il faut aussi reconnaître que cette attitude est parfois provoquée. Dans certains contextes, les gouvernants, les élites ou les médias parviennent à mobiliser l’anti‑américanisme comme un outil de légitimation, détournant l’attention des problèmes internes. L’Amérique devient alors un bouc émissaire commode et pratique, un adversaire extérieur qui permet de souder une opinion publique interne non satisfaite de son sort.

 

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Ce rapport contradictoire exprime aussi quelque chose de plus profond : une crise par rapport à la modernité. L’Amérique, dans l’imaginaire global, incarne une forme dominante de modernité technologique, économique, culturelle. Les sociétés arabes, comme beaucoup d’autres, sont engagées dans un processus interminable de transformation, où elles cherchent à concilier leurs traditions, leurs identités et les exigences de cette modernité. L’ambivalence vis‑à‑vis de l’Amérique est alors le symptôme de cette ambiguïté. Elle est à la fois un modèle et une menace, une source d’inspiration et un facteur de domination.

Ne nous leurrons pas : ce paradoxe n’est pas près de disparaître. Tant que les États‑Unis continueront à incarner à la fois des valeurs universelles et des intérêts géopolitiques égoïstes, cette ambivalence a des chances de se maintenir. Elle pourrait même s’accentuer dans un monde où les rapports de force évoluent, où de nouvelles puissances émergent (Chine, Turquie, Iran), offrant d’autres modèles, d’autres alternatives.

Peut‑être que c’est dans cette ambivalence même que se trouve la possibilité d’un regard plus nuancé, plus exigeant, plus lucide, capable de reconnaître à la fois ce qui attire et ce qui repousse, sans céder ni à l’illusion ni au ressentiment.

 

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Hatem M'rad