Malik Farès, le rire en équilibre

 Malik Farès, le rire en équilibre

Malik Farès sur scène lors d’un passage de stand-up, entre improvisation et rodage de son nouveau spectacle. Photo : DR

Il a cette allure un peu flottante des types qui n’ont jamais vraiment atterri là où on les attendait. Rendez-vous pris à deux pas de République, terrasse quelconque, bruit de scooters et de verres qui s’entrechoquent. Malik Farès arrive sans prévenir, comme ses vannes : directes, pas toujours polies, mais rarement gratuites. Il commande un café, une tarte aux pommes, « mon dessert préféré », glisse-t-il, puis s’installe avec cette nonchalance de ceux qui ont longtemps cherché leur place avant de décider de la fabriquer eux-mêmes.

 

À 34 ans, presque dix ans de stand-up dans les jambes, il parle comme il joue : en zigzag, entre souvenirs, obsessions et fulgurances. La veille, il partait roder son nouveau spectacle à Tours. Aujourd’hui, il rembobine.

Farès n’est pas de ceux qui racontent une vocation d’enfance. Lui rêvait d’autre chose : devenir footballeur professionnel. Attaquant, malgré lui. « On se rappelle que des buteurs », lui répétait-on. Le rêve s’effondre finalement en cours de route. Une bifurcation ratée qu’il transforme aujourd’hui en matière première. Chez lui, l’échec n’est jamais une chute définitive, mais un matériau de travail.

Une entrée brutale dans le métier

« La meilleure chose qui puisse t’arriver dans la vie, c’est d’échouer », affirme-t-il calmement. Pas une punchline. Presque une philosophie personnelle. Sur scène, il raconte Vitrolles, où il a grandi, les terrains de foot, les peurs, la famille, les illusions qui se dégonflent. Rien d’héroïque. Juste une existence cabossée racontée sans vernis. Il assure n’avoir ni modèle ni filiation comique.

« Je respecte tout le monde, mais je n’ai personne », observe-t-il. Une manière de se tenir à distance des héritages du stand-up français, ou peut-être simplement du système.

Ses débuts, eux, ressemblent davantage à une humiliation fondatrice. Une chicha à Avignon. Deux minutes sur scène. Silence quasi total. « J’étais nul à chier », rigole-t-il aujourd’hui. Mais derrière le rire, on devine que la honte a servi de moteur. Depuis, il apprend seul : en testant des vannes sur ses amis, en observant les réactions, en comprenant ce qui déclenche un rire et ce qui tombe à plat. Une méthode artisanale, presque instinctive.

L’exigence comme boussole

À l’écouter, le stand-up ne relève pas du travail de bureau. Ça ne s’écrit pas devant un ordinateur, mais dans le mouvement. « J’arrive pas à écrire devant une feuille », reconnaît-il.

Les idées viennent dehors : en marchant, en courant, en vivant. Puis elles sont éprouvées sur scène, lentement. Son humour refuse le calibrage millimétré des rafales de punchlines. Il préfère les détours, les silences, les respirations. Parfois ça déborde. Parfois ça traîne. Mais l’ensemble garde quelque chose de vivant. Son arrivée à Paris se fait tardivement, en 2019, presque par accident. Hébergé chez un ami, il débarque avec un spectacle qu’on démonte immédiatement. « C’est de la merde », lui lance-t-on.

Il garde pourtant le texte. Le retravaille. Recommence. Depuis, il avance sans véritable entourage artistique, sans metteur en scène, sans structure solide derrière lui. Une solitude qu’il semble à la fois subir et revendiquer. Le succès, lui, l’observe avec méfiance. Il a connu un début de buzz, des salles pleines, puis des périodes plus creuses. Aujourd’hui encore, il cherche moins la notoriété qu’une forme d’accomplissement personnel.

Chercher sans jamais se résoudre

« Moi, je veux être un champion », lâche-t-il sans ironie. Le mot surprend. Il ne parle pas de célébrité, mais d’exigence. Son nouveau spectacle s’intitule J’ai peur de ma femme. Le titre déclenche déjà des rires avant même la première vanne. Lui y voit surtout un point d’ancrage trouvé après des années d’errance artistique. Sur scène, il parle du couple, d’elle, de lui. Mais derrière le thème apparaît toujours la même matière : le doute, la peur, et cette façon très particulière de les exposer sans jamais chercher à les résoudre complètement.

Malik Farès n’est pas encore une tête d’affiche. Il n’a pas totalement « percé », comme dit le milieu. Mais il avance avec une forme d’obstination tranquille, convaincu que le bon spectacle finit toujours par rencontrer son public. Peut-être une illusion. Peut-être une foi. Il termine son café, laisse une miette de tarte sur la table et se lève déjà. Demain, Troyes. Une autre salle. Un autre test. Toujours en construction. Toujours en équilibre instable.

 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.