Tunisie.Présidentielle : candidat d’Ennahdha, Mourou rebat les cartes

Rached Ghannouchi et Abdelfattah Mourou, actuel vice-président du Parlement

Coup de théâtre dans la course à la présidentielle dans la nuit de mardi à mercredi 7 août : réuni à Hammamet, le conseil de la choura d’Ennahdha a décidé par une majorité de 98 voix sur 150 de désigner Abdelfattah Mourou comme candidat du parti pour la conquête de Carthage. Une décision lourde de conséquences, y compris s’agissant des rapports de force au sein du parti à référentiel islamiste.

L'image du cheikh Mourou, sur les traces de Béji Caïd Essebsi, accompagnant à pied le cortège funéraire du défunt président de la République, avait marqué les esprits

Inattendue, cette désignation d’un candidat à la présidentielle issu de l’intérieur du parti est d’abord une grande première pour Ennahdha : le parti rompt ainsi de facto avec une tradition de l’islam politique tunisien qui rechignait depuis 2011 à briguer le Palais présidentiel, se complaisant dans le rôle d’ascenseur politique pour cette fonction qu’il prédestinait jusqu’ici à des outsiders.

Une magistrature suprême qui n’a d’ailleurs plus de « suprême » que le nom, puisque le même parti avait grandement contribué lors de la constituante à la délester d’un grand nombre de ses prérogatives au profit d’un régime parlementaire mixte.

L’évènement est ensuite un mini séisme pour tous ceux qui, Youssef Chahed en tête, convoitaient encore un hypothétique soutien d’Ennahdha, un parrainage synonyme de victoire virtuellement assurée, grâce au réservoir de voix du parti qui, même amoindri ces dernières années, reste sans doute le plus grand et le plus discipliné qui soit.   

Une nomination qui bouleverse les équilibres en interne

Au chapitre des réactions à chaud, le cheikh Rached Ghannouchi fut l’un des premiers à réagir sur sa page officielle, en se félicitant de ce choix qu’il espère « bénéfique pour le pays », sans s’étaler davantage. Mais les insiders savent que le cœur n’y est pas, et que la formule du chef du parti relève davantage du damage control.  

Car au même moment, l’une des personnalités les plus proches de Ghannouchi, son gendre Rafik Abdessalem, mari de sa fille aînée et influente figure du bureau exécutif du parti (entité dirigeante qui fait récemment contrepoids au conseil de la choura), commente sur les réseaux sociaux la décision en la qualifiant de « grave erreur » :

« Avec tout le respect et la considération que j'éprouve pour le cheikh Abdelfattah Mourou, je pense que le choix de sa candidature est une erreur. Désigner un membre du parti ne répond pas aux impératifs de la phase actuelle, a-t-il regretté, ajoutant que l'union autour d’une erreur est une fausse union. »

Pourquoi une telle dissonance partagée publiquement contre la candidature de Mourou à la présidentielle, au mépris de l'approbation quasi unanime de la choura ? Un élément de réponse consiste simplement en ce que Rafik Abdessalem a conscience que le premier tour de la présidentielle anticipée a lieu avant les législatives, et que le score potentiellement élevé de Mourou aurait pour effet de pénaliser la candidature de Rached Ghannouchi aux législatives. La perspective d'un Mourou à Carthage impacterait ensuite négativement les chances de voir Ghannouchi présider l'Assemblée, la promesse d'un tel monopole étant en effet contre-productive aux yeux des électeurs tunisiens.

Briguer un seul des trois centres du pouvoir était une stratégie gagnante aux yeux du gendre, tandis que briguer deux centres du pouvoir à la fois pourrait nuire aux deux candidatures nahdhaouis.

Une mise en orbite et une consécration

Fort d’une image de cheikh affable, juriste relativement séculier, à la sauce tunisienne, orateur talentueux et longtemps en porte-à-faux de son propre parti, Abdelfattah Mourou a su au fil des années se forger une popularité certaine auprès de nombreux tunisiens y compris parmi les plus hostiles à l’islam politique.

Ces derniers voient en lui le garant d’un courant conservateur modéré, bourgeois, d’autant plus en rivalité avec le courant plus orthodoxe du cheikh Ghannouchi que Mourou incarne l’aile pragmatique restée en Tunisie durant les années de braise de la dictature.   

Aligné lors d’un désormais fort possible second tour face à un candidat du camp destourien ou laïque, Mourou pourrait aisément ne pas laisser le monopole du modernisme à son adversaire, lui qui, à 71 ans, sait manier de surcroît ce ton de la sage parole paternaliste que les Tunisiens semblent affectionner chez les locataires du Palais de Carthage, en dépit de la révolution dite « de la jeunesse ».    

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