Tunisie.Vote de défiance et révolution des urnes

Kais Saïed, à l'annonce des premières estimations dimanche soir

C’est historique. Il y aura un avant et un après 15 septembre en Tunisie. En attendant les premiers résultats officiels partiels du prmier tour de la présidentielle, les grandes dynamiques annoncées par les sondages en sortie des urnes et le dépouillement de 10% des bulletins tard dans la nuit de dimanche à lundi ne devraient pas changer : un vote sanction, punitif, aux conséquences sismiques, qui balaye la classe politique dans son ensemble, avec l’ascension de deux figures : Kaïs Saïed, un ovni politique, et Nabil Karoui du fond de sa cellule de prison. 

Des moyens modestes, un petit appartement de dans un vieil immeuble du centre-ville en guise de QG de campagne, et une cinquantaine de personnes... Un cas d'école qui sera probablement enseigné dans les facs de sciences po

Dimanche soir 20h00, l’ISIE donne les chiffres définitifs du taux de participation au premier tour : 45,02%. Un chiffre relativement satisfaisant, bien qu’en deçà des 64% de la présidentielle de 2014, malgré l’adjonction d’environ 2 millions de nouveaux inscrits. Dans une déclaration laconique, Youssef Chahed a implicitement reconnu sa défaite.

Mais dans cette Tunisie qui retient son souffle après ce scrutin que l’on savait très ouvert, les esprits sont ailleurs, notamment dans les quartiers huppés de la capitale où pas un feu d’artifice n’est tiré et où aucune acclamation n’est entendue.

Stupéfaction générale à l’annonce des premières tendances : 19,5% pour Kais Saïed, et 15,5% pour Nabil Karoui. Loin derrière on retrouverait Abdefattah Mourou, le candidat d’Ennahdha, avec 11%, et plus loin encore, les deux autres candidats de l’establishment que sont le ministre de la Défense Abdelkrim Zbidi et le chef du gouvernement sortant Chahed, avec respectivement les dérisoires scores a priori autour de 9,4% et 7,5%... Autant dire que pour le « système », la claque est tonitruante. La rupture est absolue.

De quoi Saïed est-il le nom ?  

La punition est ainsi adressée tant au pouvoir qu’à l’opposition. Car s’agissant du candidat largement en tête du premier tour, Kaïs Saïed, il est moins anti système que littéralement hors système. Arabe littéraire impeccable, impassible, presque irréel : ceux qui rêvaient d'un « président Netflix » sont servis, même si beaucoup raillent sa tonalité « robotique ».

Agé de 61 ans, ce juriste méconnu du grand public est titulaire d’un diplôme approfondi en droit international et d’un diplôme académique international en droit constitutionnel. Aujourd’hui encore maître assistant à la Faculté de droit et de sciences politiques de Tunis, il fut secrétaire général de l'Association tunisienne de droit constitutionnel dans les années 90.

Après la révolution de 2011, devenu membre du comité d'experts chargé de réviser le projet de la nouvelle constitution, il prend ses premières positions publiques, conservatrices, lors de la constituante, notamment lorsqu’il prône l’ajout d’un article à l’article 1 de la Constitution pour stipuler « la primauté de la charia islamique en cas de conflit entre textes légaux et loi islamique ». Il se félicite par ailleurs du fait que la Tunisie et son code du statut personnel ne se conforment pas complètement aux traités internationaux et universels.

Plus récemment, Saïed estime que « le texte coranique est clair » s’agissant de l’égalité dans l’héritage homme – femme, afin de justifier le statu quo en la matière et ne pas légiférer de nouveau, ce qui suscite le courroux des partisans de la « Colibe » chargée de la réforme présidentielle de cette question sociétale sous l’égide de Béji Caïd Essebsi.  

Plus récemment encore, lors de la précampagne électorale en juin 2019, Kaïs Saïed eut une virulente passe d’armes avec le communauté LGBT, en déclarant que l’homosexualité, ou plutôt son expression publique, est encouragée par des parties étrangères qui les financent : « J’ai entendu que des locaux étaient loués par des parties étrangères… les homosexuels ont existé à travers l’histoire mais certains veulent répandre l’homosexualité », allusion sans doute au soutien néerlandais accordé à l’association gay « Shams ».

En réponse à cela, le militant pour les droits homosexuels Mounir Baâtour traitera Saïed d’autiste et d’« attardé mental » sur les réseaux sociaux.   

Le 13 septembre courant, l’Observatoire pour la défense du droit à la différence classifie Kaïs Saïed dans la même colonne rouge vif que Seif Eddine Makhlouf, deux seuls candidats pour l’observatoire à rejeter l’ensemble des libertés individuelles tout en étant contre l’abolition de la peine de mort.

La « voix des opprimés »

Consulté sur des problématiques de droit constitutionnel au sens strict, ces dernières années Kaïs Saïed s’est néanmoins adonné à sa façon à la politique, lorsqu’il s’est régulièrement fait le porte-voix des « jeunesses révolutionnaires et les quartiers défavorisés » qu’il estime « trahies par les élites au pouvoir ». Son discours s’inscrit dans un certain dégagisme, l’homme appelant les plus démunis à prendre le maquis, ce qui lui vaut l’appellation de « Robespierre tunisien ».

Au chapitre des déclarations polémiques, il propose en juin 2019 un processus électoral repensé, qui partirait d'élections locales censées faire élire des représentants du peuple au niveau local, ces derniers élisant ensuite un représentant au niveau régional qui se chargera de la représentation au Bardo : « Il n’y aura plus de suffrage direct pour le parlement du Bardo », a-t-il ainsi suggéré, sachant que le président de la République peut, dans l’actuelle IIème République, dissoudre le Parlement.

Saïed propose enfin la mobilisation de l’argent mal acquis des hommes d’affaires soupçonnés de corruption pour la reconstruction et la relance de l’emploi dans les zones sinistrées du pays.

La fin d’un monde  

Nous vivons en Tunisie la fin d'un cycle, la séquence dite 2011 – 2019, avec le pragmatisme de ses chefs de partis, leurs collusions, et leurs luttes de pouvoir fratricides qui les ont décimées, à commencer par le camp dit progressiste, qui a dépensé des millions de dinars pour cette élection, en vain.

Une autre lecture de ce scrutin serait en effet de reconnaître que les résultats de 2019 sont en quelque sorte les résultats naturels de 2011, mais débarrassés des appareils de partis. Un retour à la case départ, mais désillusionné, qui exclue l’islam politique autant que la gauche laïque et le pouvoir centriste.

Dans ce contexte, Mohamed Abbou, peut avoir de l'amertume. Connu pour son intégrité, il est aussi l’un des perdants d’hier soir, contraint de suivre en spectateur la guerre contre la corruption qui a en partie été menée par son adversaire politique Youssef Chahed. Il est ensuite très loin du score de Kaïs Saïed, une figure moins connue que lui, mais à peu près sur la même ligne politique légaliste, utopiste et pro révolutionnaire.

Une chose est certaine, parmi les premières mesures de Kaïs Saïd s'il est élu président : la publication quasi immédiate de la liste des martyrs et blessés de la révolution, et très probablement la restauration de leurs aides financières mensuelles. Reste à savoir comment il pourrait gouverner, isolé à Carthage, si toutefois la machine du « système » ne se positionne pas derrière Karoui ou Mourou, le scénario d’une disqualification de Karoui, sous le coup d’une procédure en justice, étant envisageable.

Le 15 septembre c'est aussi enfin la victoire de la non-exposition médiatique. Les deux vainqueurs n’ont effectivement quasiment pas fait campagne, pour des raisons différentes.

L'électorat qui a voté Karoui a selon l’institut Sigma a un profil très clair : des femmes âgées, et en majorité illettrées. Pas de surprise, il s’agit aussi du public de sa chaîne Nessma TV et des démunis bénéficiaires de ses aides en denrées alimentaires de base. Deux nouveaux pôles se dégagent donc désormais, entre charité business triomphant et dégagisme populiste, plongeant le pays dans une grande incertitude.

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