Dans les quartiers, l’épouvantail du RN fait bouger les curseurs

En juillet 2024, dans le quartier prioritaire des Izards à Toulouse. Photo / Matthieu RONDEL / AFP
Cet article s’inscrit dans le dossier « Municipales 2026 » de notre magazine mensuel, consacré aux lignes de fracture et aux recompositions à l’œuvre dans la bataille municipale.
Le Rassemblement national a fait le choix de ne pas trop investir les élections municipales, restant concentré sur l’échéance présidentielle de 2027. Dans les quartiers populaires, face à la montée de l’extrême droite, s’installe de plus en plus le sentiment qu’il faut aller voter pour un autre « climat social ». Illustration à Toulouse.
Objectif : l’Élysée. À moins de deux mois du scrutin municipal, le RN reste les yeux rivés sur le printemps 2027. Et veille à écarter tout ce qui pourrait entraver sa marche vers le sommet de l’État, qu’il entend bien atteindre lors de la prochaine présidentielle. Refroidi par le bilan mitigé de ses expériences municipales des quatre dernières décennies (voir encadré ci-après), le RN a visiblement décidé d’aborder ce scrutin intermédiaire des municipales en faisant profil bas.
Une stratégie gagnant-gagnant sur le plan politique : si la séquence s’avère compliquée en termes de résultats, le parti n’y aura pas laissé trop d’énergie ni d’illusions. Mais si, au contraire, la formation de Marine Le Pen conserve ses plus grosses municipalités et en conquiert d’autres – Toulon est dans son viseur –, elle pourra arguer que, même sur une échéance peu investie, la dynamique électorale est toujours en sa faveur.
Progression constante
Une dynamique observée avec un savant mélange d’inquiétude, de colère et de fatalisme dans les quartiers populaires et parmi les populations issues de l’immigration. Ce sont, avec les musulmans, les cibles préférées et récurrentes de l’extrême droite.
« Sa progression en France n’est pas nouvelle », observe Abdellatif Mellouki, militant associatif en Occitanie, où il a notamment été, par le passé, à la tête du Conseil régional du culte musulman (CRCM). « Mais c’est vrai que ça s’accélère depuis quelques années, jusqu’au printemps 2024, où on a vraiment cru qu’ils allaient avoir la majorité à l’Assemblée. À ce moment-là, il y a eu beaucoup d’inquiétude du côté des étrangers et des musulmans. »
Cette inquiétude se fonde sur les chiffres, qui témoignent d’une progression constante : en 2002, Jean-Marie Le Pen (1928-2025) obtenait 4,8 millions de voix et 16,86 % des suffrages exprimés au premier tour de l’élection présidentielle. Un ticket suffisant pour affronter Jacques Chirac lors du second.
Dix ans plus tard, Marine Le Pen restait au seuil du duel final, mais faisait bien mieux que son père, avec 6,42 millions de voix au premier tour. En 2017, elle recueillait respectivement 7,67 millions de voix, puis 10,63 millions. Cinq ans passent et les chiffres progressent encore, avec 8,13 millions de voix au premier tour et 13,28 millions au second.
À l’Assemblée nationale, l’extrême droite est passée de trois députés en 2012 à 141 en 2024, en intégrant les 16 élus d’Éric Ciotti.

Malgré cela, à Toulouse, comme dans toutes les grandes métropoles, où la sociologie électorale penche plutôt à gauche, aucun doute : l’extrême droite est encore loin de pouvoir s’installer à la mairie. Pour autant, dans la capitale d’Occitanie aussi, le parti gagne des électeurs scrutin après scrutin. Au mois de mars, le scénario d’un maintien au second tour – il faut pour cela obtenir au moins 10 % des suffrages exprimés au premier tour – du candidat RN Julien Leonardelli n’est pas à exclure.
Cette montée en puissance du parti ouvertement raciste n’effarouche pas plus que ça Leïla Larabi, 54 ans, installée dans le quartier Bellefontaine depuis une trentaine d’années.
« On sait bien qu’avec le RN on serait mal, mais, très honnêtement, on n’est déjà pas très bien avec Macron… Dans la conjoncture actuelle, déjà, si mes filles peuvent aller ailleurs, elles le feront. Elles portent le voile par choix et cela les entrave pour avancer dans la vie, se faire embaucher. Alors oui, l’arrivée du RN au pouvoir ajouterait un peu plus d’islamophobie, mais le niveau est déjà haut, en réalité. Dans le quartier, beaucoup disent : “On en voit déjà de toutes les couleurs, ça ne sera pas pire…” »
« Trois générations à pouvoir voter »
Kouider Lekhal, 34 ans, chauffeur de VTC vivant dans le quartier de Bagatelle, est un peu moins fataliste. Et surtout, ce père de deux jeunes enfants, qui s’est engagé au sein de l’Assemblée des quartiers, assure avoir vu le comportement électoral évoluer ces dernières années autour de lui.
« Je me souviens qu’en 2017, à la cité, on était un peu dans l’état d’esprit : “Vas-y, s’ils veulent que le RN soit au pouvoir, allons-y ! Qu’ils passent et on verra bien. On ira à la bagarre…” Aujourd’hui, autour de moi, je n’entends plus trop ça. Les gens vont plutôt voter, généralement LFI. Pourquoi ? Parce qu’on a compris que l’enjeu n’est pas de voter pour une personnalité, mais plutôt pour un climat social. »
Lors de la dernière élection présidentielle, les quartiers populaires toulousains ont, comme dans la plupart des cités et banlieues du pays, énormément voté pour Jean-Luc Mélenchon, avant de s’abstenir massivement au second tour.

Le taux d’abstention est monté jusqu’à 60 % dans certains bureaux de vote du Grand Mirail. Mais cela aussi, espère Kouider, évolue peu à peu. « Aujourd’hui, on est trois générations à pouvoir voter dans les quartiers. Ma génération s’est conscientisée là-dessus. On va voir les neveux, les plus jeunes, on leur dit d’aller voter. Nous, à moins d’avoir grandi dans des familles un peu politisées, il n’y avait pas ça : peu d’anciens nous incitaient à y aller. »
Longtemps, dans les quartiers, a régné la crainte que, si l’extrême droite parvenait au pouvoir, elle allait « enlever les papiers », raconte Leïla. Mais « cette histoire d’être renvoyés chez nous, on l’a toujours un peu prise à la rigolade », assure-t-elle. « À l’époque, beaucoup avaient des titres de séjour, et le message, c’était qu’il fallait se tenir à carreau », souligne quand même Kouider.
Vingt ans ont passé, l’immense majorité des habitants des quartiers sont français, et l’épouvantail de l’expulsion apparaît bien moins efficace.
Leïla, mère de six enfants – dont cinq sont majeurs –, confirme que, même s’ils ne sont « pas trop » dans la politique, ils « s’assument » et vont voter. « Pour le moins pire », soupire-t-elle.
Une démarche qu’Abdellatif Mellouki a également observée : « Les jeunes ont pris conscience qu’ils pouvaient au moins aller voter pour faire barrage », estime-t-il. Avant de tempérer : « Bien sûr, les quartiers populaires ou la communauté musulmane ne sont pas des blocs homogènes ni systématiquement imbriqués. Mais, sans avoir de données précises, on peut quand même dire que, pendant très longtemps, dans ces espaces, on était un peu éloigné du champ électoral et politique.
« Je pense que ça a progressé. Ce n’est pas un changement radical, mais beaucoup ont commencé à voir et à comprendre que les partis, pas seulement le RN, les insultaient ouvertement dans les médias, à propos de leurs origines, de leur appartenance cultuelle ou culturelle. Ils franchissent cette première étape qui consiste à voter pour faire barrage à ces discours. »
Quel effet ?
Avec quel effet ? La polarisation du champ politique français à l’œuvre réserve parfois d’heureuses surprises. Au printemps 2024, à l’orée des législatives consécutives à la dissolution surprise d’un Emmanuel Macron vexé par la gifle reçue par son camp lors des élections européennes, le RN n’avait jamais semblé aussi proche de prendre le pouvoir. Avant, finalement, de terminer derrière un Nouveau Front populaire (NFP) échafaudé dans l’urgence, qui a largement pu compter sur le vote pragmatique des quartiers.


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