Décryptage – Proche-Orient en guerre : « L’État de droit cède face à la loi de la jungle », Younes Abouyoub

 Décryptage – Proche-Orient en guerre : « L’État de droit cède face à la loi de la jungle », Younes Abouyoub

Younes Abouyoub, docteur en sociologie politique et diplomate.

Deuxième volet d’une série de décryptages sur la guerre et ses répercussions. Younes Abouyoub, docteur en sociologie politique et diplomate, analyse les bouleversements de l’ordre international provoqués par l’escalade entre l’Iran, Israël et les États-Unis, ainsi que leurs conséquences pour les États les plus vulnérables.

 

Les frappes menées par Israël et les États-Unis contre l’Iran, sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU, marquent-elles l’effondrement du droit international tel qu’il a été conçu après 1945 ?

Les frappes menées sans mandat du Conseil de sécurité, dans ce que la Charte des Nations unies qualifie d’« agression », cristallisent une inquiétude profonde sur l’état du monde. Elles concrétisent un glissement, maintes fois redouté, vers un ordre international où la force prime sur le droit. Un monde sans filet de sécurité juridique, et donc source de vulnérabilité existentielle. À mes yeux, il ne s’agit pas d’un événement soudain mais de l’aboutissement d’un processus d’érosion déjà engagé depuis plusieurs années : règle après règle violée, engagement après engagement renié.

Je crains que nous assistions effectivement à la fin de l’ordre mondial hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale. Le Traité de non-prolifération nucléaire est, dans les faits, profondément fragilisé. Après les précédents irakien et libyen, de nombreux États peuvent être tentés de rechercher l’arme nucléaire, la seule véritablement dissuasive.
Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a lui-même alerté en déclarant que « l’État de droit est remplacé par la loi de la jungle » et que la Charte des Nations unies est trop souvent traitée comme un « menu à la carte » par les puissants. Ce constat reflète le retour d’une logique de domination et de suprématie assumée, où le recours à la force tend à redevenir un instrument ordinaire de gestion des conflits.

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Quel type d’ordre international ou de paradigme juridique semble émerger aujourd’hui ?

Le récent échec du Conseil de sécurité, incapable d’adopter une résolution claire appelant à un cessez-le-feu, illustre cette paralysie et cette incapacité à agir uniformément dans un contexte d’escalade majeure faisant suite à une agression militaire. Nous assistons à une nouvelle défaillance de l’institution chargée de garantir la paix et la sécurité internationales, un manquement qui pousse irréversiblement le monde un peu plus vers le précipice.

Le paradigme qui se dessine ne correspond pas à une simple anarchie mais s’apparente plutôt à un système structuré autour du rapport de force et de la puissance brute. Certaines analyses évoquées, notamment lors du Forum de Davos 2026, parlent d’un passage d’un « ordre fondé sur des règles » à un ordre fondé sur les marchandages (bargain-driven order).

Dans ce nouvel ordre, le droit international ne disparaît pas totalement, mais son application devient encore plus sélective et dépend des intérêts des puissances dominantes. Les décisions unilatérales et les arrangements transactionnels tendent à remplacer les cadres multilatéraux contraignants. La souveraineté et l’intégrité territoriale deviennent des principes relatifs, susceptibles d’être contournés au nom d’impératifs de sécurité.

Par ailleurs, l’interdépendance économique, financière et technologique est de plus en plus utilisée comme un instrument de pression. Ce n’est plus une hégémonie qui organise le monde par le droit, mais une domination qui impose sa volonté par la force brute.

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Quelles sont les conséquences d’un tel basculement pour les nations vulnérables qui dépendent du droit international ?

Pour ces nations, le basculement est potentiellement dramatique. Des États comme le Liban, mais aussi beaucoup d’autres à travers le monde, dépendent profondément du droit international pour préserver leur souveraineté. Ils ne disposent ni de la puissance militaire, ni du poids économique, ni de la profondeur stratégique permettant de résister seuls aux pressions des grandes puissances.

Pour eux, le droit international, malgré ses imperfections, constituait une forme de protection minimale, une digue contre les logiques de domination. Si cette digue disparaît, ces États se retrouvent directement exposés aux appétits et aux rapports de force des plus puissants.
On le voit déjà dans certaines situations internationales : génocide à Gaza, violation de la souveraineté du

Venezuela, et demain peut-être d’autres territoires stratégiques comme le Groenland. Le Liban, déjà fragilisé par ses divisions internes et pris dans une guerre régionale qui le dépasse, fait d’ailleurs l’expérience directe de ce monde où la protection du droit s’efface.

Dans ce contexte, la seule lueur d’espoir réside dans la capacité des nations vulnérables à s’unir pour défendre ce qu’il reste de l’édifice juridique international. Mais leur marge de manœuvre demeure, à ce stade, extrêmement limitée dans un monde qui prend de plus en plus les traits d’un ordre hobbesien dominé par la puissance.

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