Tunisie. Le journaliste Mohamed Yousfi maintenu en détention

L’arrestation, le soir du 4 septembre, du journaliste Mohamed Yousfi, rédacteur en chef du média d’investigation Al Qatiba, puis son maintien en détention lundi sur fond de soupçons d’enrichissement illicite et de blanchiment d’argent, suscite une vive inquiétude dans les milieux journalistiques.
Sa défense conteste le bien-fondé des accusations, tandis que le dossier met en lumière une question plus large : celle du financement des médias associatifs et de la frontière, parfois délicate, entre financement étranger, soutien à la presse indépendante et soupçon de détournement de fonds.
Une arrestation qui intervient dans un contexte hautement politique
Mohamed Yousfi a été interpellé à l’entrée d’Express FM, une radio privée où il devait participer à une émission consacrée à un ouvrage publié par Al Qatiba sur les politiques hydrauliques en Tunisie. Connu pour ses positions critiques à l’égard des politiques de l’actuel pouvoir, le journaliste a ensuite été placé en détention sur décision d’un juge d’instruction.
Les premières informations judiciaires font état de soupçons d’« enrichissement illicite » et de « blanchiment d’argent ». La procédure évoque également des soupçons d’entente en vue de porter atteinte aux personnes et aux biens, ainsi que « l’exploitation de facilités liées à l’activité professionnelle et sociale ». L’enquête du Pôle judiciaire économique et financier porte sur des flux financiers que Mohamed Yousfi aurait perçus par l’intermédiaire d’une association.
Le dossier est donc présenté officiellement comme une affaire financière et non comme une poursuite liée à un article ou à une enquête journalistique. Mais le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) affirme que Yousfi a également été interrogé sur son travail journalistique et sur la ligne éditoriale d’Al Qatiba. Pour le syndicat, cette dimension nourrit les inquiétudes quant à une possible remise en cause de l’exercice indépendant du métier.
Conférence de presse du SNJT le 8 septembre 2026
La défense du journaliste réfute catégoriquement les accusations d’enrichissement illicite. À ce stade, Yousfi est encore sous le coup d’une procédure de prolongation de sa garde à vue de 48 heures, après avoir subi une intervention chirurgicale d’urgence pour une appendicite, selon l’avocat Bassem Trifi.
Un modèle économique sur la sellette
Au-delà du cas personnel de Mohamed Yousfi, l’affaire pose une question centrale : comment financer durablement un média indépendant lorsque celui-ci ne repose ni sur un groupe privé ni sur une régie publicitaire ? Fondée en 2021, Al Qatiba précise sur son site qu’elle est une revue numérique indépendante gérée par l’association « Taqallam pour la liberté d’expression et la créativité ». Son projet revendique notamment le développement du journalisme d’investigation, du journalisme de données, la défense de la liberté d’expression et la lutte contre la corruption.
Ce modèle associatif n’est pas une particularité tunisienne. Après 2011, plusieurs médias indépendants ont adopté des structures similaires, souvent avec le concours de bailleurs internationaux. Dans le cas d’Al Qatiba, le rapport annuel 2021 du fonds European Endowment for Democracy (EED) indique explicitement que le magazine avait été lancé grâce à un financement initial de cette organisation, accordé à Taqallam.
Une analyse publiée par Middle East Research and Information Project (MERIP) relève également qu’Al Qatiba, projet de Taqallam, a bénéficié du soutien de l’European Endowment for Democracy. Elle soulève plus largement la question de la dépendance financière de certains médias tunisiens à l’égard de bailleurs étrangers, tout en relevant que ces financements ont permis l’émergence d’un journalisme d’investigation indépendant des intérêts politiques et économiques locaux traditionnels.
