Cybersécurité : quel coût pour l’aide américaine à la Tunisie ?

 Cybersécurité : quel coût pour l’aide américaine à la Tunisie ?

Malcolm K. Palmore

Alors que le pouvoir tunisien revendique depuis plusieurs années une ligne souverainiste et une volonté de réduire les dépendances extérieures, la coopération sécuritaire avec Washington continue de s’intensifier.

En matière de cybersécurité, cette coopération vient de franchir un nouveau cap avec un juteux contrat américain de plus d’un demi-million de dollars US dollars destiné au développement des compétences tunisiennes. Une réalité qui illustre l’écart entre le discours politique et les besoins très concrets de l’État.

 

1,5 million de dinars pour renforcer les compétences cyber tunisiennes

L’information, révélée hier à la faveur de la visite en Tunisie de l’expert américain Malcom K. Palmore a attiré l’attention des médias locaux. Le 24 septembre, les données des marchés publics fédéraux américains font apparaître l’attribution à la MITRE Corporation d’un contrat de 524.475 dollars, consacré aux « Tunisia Cyber Workforce Development Support Services », autrement dit au développement des compétences tunisiennes en matière de cybersécurité.

Le marché, passé par le National Institute of Standards and Technology (NIST), avec un financement rattaché au Naval Information Warfare Systems Command, doit pouvoir courir jusqu’au 30 août 2028. Il ne s’agit donc pas d’une simple visite diplomatique ou d’un échange ponctuel d’expertise, mais d’un programme identifié spécifiquement pour la Tunisie et inscrit dans la durée.

Quelques jours plus tard, le 29 septembre, M.K. Palmore rencontrait l’ambassadeur américain à Tunis pour discuter de la construction de systèmes de cybersécurité « sûrs et résilients » et de l’adoption de standards communs entre les deux pays. L’objectif affiché par la représentation américaine est également de faciliter la coopération entre entreprises tunisiennes et américaines.

Cette séquence intervient dans un contexte où la Tunisie cherche elle-même à renforcer son dispositif national, suite à plusieurs pannes majeures et autres piratages de sites officiels. Une circulaire gouvernementale publiée début septembre impose notamment aux administrations et entreprises publiques de nouvelles obligations en matière de sécurité électronique : authentification multifacteur généralisée, emails protégés, audits annuels, hébergement auprès d’opérateurs agréés, signalement des incidents, etc.

 

Souveraineté politique, dépendance technologique

Le paradoxe n’est donc pas que la Tunisie coopère avec les États-Unis : dans un domaine aussi stratégique et évolutif que la cybersécurité, les coopérations internationales sont courantes. Il tient davantage au décalage entre cette réalité et un discours politique qui place la souveraineté, la sûreté nationale et la réduction des dépendances étrangères au cœur de la communication du pouvoir.

Car derrière la cybersécurité se trouvent aujourd’hui des infrastructures essentielles : banques, paiements électroniques, télécommunications, administrations et systèmes de santé. Ce sont précisément ces secteurs que Washington entend cibler dans le cadre de sa nouvelle démarche, à l’ère de la guerre froide commerciale menée contre la Chine et ses propres monopoles entre autres sur le hardware 5G. Selon l’ambassade américaine, l’expert américain doit échanger avec différents acteurs tunisiens sur les solutions de sécurité proposées par les entreprises américaines dans les domaines de la santé, de la finance et des télécommunications.

À cette coopération numérique s’ajoute une aide sécuritaire plus classique. Fin septembre, Washington a remis aux unités d’intervention et à la Garde nationale tunisienne des équipements d’une valeur avoisinant un million de dollars, dans le cadre du programme américain d’assistance à la lutte contre le terrorisme. Cette aide doit notamment renforcer la formation et les capacités spécialisées des forces de sécurité.

Le contraste est dès lors difficile à ignorer. Alors que Tunis revendique une autonomie accrue dans ses choix stratégiques, l’État continue de bénéficier d’un soutien américain significatif dans des domaines aussi sensibles que la sécurité, la formation et désormais la cybersécurité.

 

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie