Notes de lecture. Benjamin Constant : la philosophie libérale selon Hatem M’rad

Hatem M’rad, auteur de Libéralisme, Révolution et Constitutionnalisme. Essai sur la philosophie libérale de Benjamin Constant, paru chez AC Éditions en 2026.
Certaines œuvres échappent au format de l’article de presse. Pour en saisir les points névralgiques, il faut mesurer l’effort et le temps nécessaires pour dégager la quintessence de la pensée de Benjamin Constant. Cette somme a demandé à Hatem M’rad une trentaine d’années de lectures et de recherches, tantôt intermittentes, tantôt intensives, avant d’être soumise au verdict de ses pairs et d’atteindre enfin, selon le mot de Mallarmé, « l’absente de tous bouquets ».
Par Haytham Jarboui – Enseignant-chercheur en littérature française et en science politique
En bref
- Hatem M’rad consacre un essai à la philosophie libérale de Benjamin Constant.
- L’ouvrage étudie les différentes formes de despotisme et les limites de la souveraineté populaire.
- Le constitutionnalisme est présenté comme un moyen de limiter le pouvoir et de garantir les libertés.
- La liberté individuelle englobe les libertés de pensée, de presse, de religion et la liberté économique.
- Le libéralisme constantien repose sur la méfiance envers le pouvoir et la protection de l’individu.
Dispersée en correspondances, discours, traités sans cesse remaniés, l’œuvre de Benjamin Constant passe volontiers pour fragmentaire. L’universitaire tunisien soutient le contraire : Constant « a pu concevoir, dès la fin du XVIIIe siècle, une doctrine libérale franche, rigoureuse et cohérente » (p. 13). L’auteur ne se contente donc pas d’une exégèse. Il reconstruit une philosophie politique complète, qui articule critique du despotisme, réflexion sur la Révolution, constitutionnalisme et théorie de la liberté individuelle. Son but est explicite : « remonter aux sources du libéralisme afin de restituer aux notions libérales leur sens originaire » (p. 16). Le livre est ainsi une étude d’histoire des idées politiques et, en même temps, une défense raisonnée du libéralisme constantien.
Une thèse et un plan
L’ouvrage compte quatre parties, précédées d’un prologue et suivies d’un épilogue, d’une bibliographie et de deux index. Le prologue (p. 13-46) retrace l’itinéraire intellectuel et politique de Constant, mais refuse la biographie anecdotique : « l’histoire des écrivains célèbres n’est que celle de leurs pensées et de leurs travaux » (p. 20). Il pose la thèse centrale : Constant est « l’inventeur du libéralisme » et « le grand architecte humaniste de la démocratie libérale » (p. 14). Le politiste reconnaît la difficulté de suivre « à la trace, d’une publication à l’autre, la méthode d’écriture de Constant » (p. 16), mais il maintient que « dispersés, ses écrits n’en constituent pas moins une œuvre homogène » (p. 17).
La première partie, « Les repères du despotisme politique » (p. 47 sq.), étudie le despotisme d’un seul, celui de l’usurpateur, puis le despotisme de tous, celui de la souveraineté populaire illimitée. La deuxième, « Révolution et contre-révolution » (p. 125 sq.), porte sur 1789, la Terreur et la critique de la réaction. La troisième, « Le constitutionnalisme libéral » (p. 193 sq.), forme le cœur institutionnel du livre. La quatrième, « La conception de la liberté individuelle » (p. 299 sq.), traite de la liberté comme valeur suprême et de ses déclinaisons particulières. L’épilogue, « Le libéralisme pessimiste de Benjamin Constant » (p. 433 sq.), en propose la clé de lecture d’ensemble.
Le despotisme d’un seul : une critique méthodique
L’essai montre que Constant ne dénonce pas le despotisme en général : il en distingue les formes et en décrit les effets. Il le définit comme « un gouvernement où la volonté du maître est la seule loi ; ce maître se considère comme le seul propriétaire de son empire et ne voit dans ses sujets que des usufruitiers » (cité par M’rad, p. 52). L’usurpateur confisque la loi, c’est-à-dire la règle générale, au profit de sa volonté particulière. Il impose même à ses sujets l’adhésion : « le despotisme règne par le silence, et laisse à l’homme le droit de se taire. L’usurpation le condamne à parler » (p. 54). L’auteur y voit une anticipation des totalitarismes du XXe siècle (p. 61).
La critique se déploie en trois stades de ruine (p. 58-72). Le premier est l’uniformité, « transfiguration préméditée du despotisme » (p. 59) : une société rendue uniforme est plus aisée à assujettir, et Constant vise ici les révolutionnaires comme Napoléon, tous deux épris de standardisation administrative. Le deuxième est l’avilissement de la morale : « il n’y a point de morale sans sécurité. L’arbitraire est au moral ce que la peste est au physique » (p. 64). Le troisième est le système de guerre, intérieur et extérieur, où le pouvoir, faute de contre-force, se perpétue en agressant (p. 67-69). La rigueur de cette progression est l’un des acquis les plus nets du livre.
Le despotisme de tous : contre la souveraineté illimitée
Le despotisme peut aussi être celui de tous. L’essayiste consacre à ce point de longs développements à Rousseau, Mably, Filangieri et Hobbes. Constant admet que le peuple est la source de l’autorité, mais refuse qu’elle soit illimitée : « La souveraineté n’existe que d’une manière limitée » (cité par l’auteur, p. 105). Au « danger » que représente « la souveraineté métaphysique du peuple » (p. 103), il oppose le « remède » de la souveraineté concrète des individus (p. 100-104). Constant distingue ainsi la source de l’autorité de l’étendue de son exercice, et défend les droits de la minorité contre la majorité. Il juge sévèrement Mably, dont la pensée est pour lui un « code de despotisme » (p. 81), et voit en Hobbes celui qui a « le plus réduit le despotisme en système » (Constant, p. 88), puisque son Léviathan fonde une souveraineté absolue et irrévocable.
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Révolution, Terreur et contre-révolution
La deuxième partie établit que Constant veut « sauver les intérêts moraux de la Révolution » (p. 129) tout en condamnant la Terreur. La formule « 1789 sans 1793 » (p. 137) résume cette position : conserver l’égalité devant la loi, la liberté des consciences, la sûreté des personnes et la liberté de la presse, mais refuser la logique terroriste. Pour Constant, « la terreur n’a pas été nécessaire au salut de la République » (p. 139).
La critique de la contre-révolution (Burke, Maistre, Bonald, Rehberg, Herder) est symétrique : la restauration ne serait elle-même « qu’une nouvelle révolution » (p. 145), c’est-à-dire une autre forme d’arbitraire. Il en conclut que Constant n’est ni un révolutionnaire radical ni un réactionnaire. À l’Ancien Régime, il oppose des principes plutôt que des préjugés (p. 169 sq.) : les préjugés peuvent être respectables, mais ils ne fondent pas le droit. Cette exigence ne tourne pas à l’abstraction, grâce à la théorie des « principes intermédiaires » (p. 178-182), qui permet d’appliquer les principes généraux aux circonstances. L’exemple du mensonge l’illustre : « Dire la vérité est un devoir […] nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui » (p. 179).
Le constitutionnalisme comme technique de liberté
La troisième partie est le cœur du livre. L’auteur y établit que Constant ne se borne pas à proclamer des principes, mais organise les moyens de les garantir. « Une Constitution est, en un mot, un acte propre à circonscrire ce mal qui hante son esprit : le despotisme » (p. 193). Constant emprunte à Locke et à Montesquieu, mais « complète, critique ou nuance » leurs analyses (p. 192). Sa Constitution doit être écrite, brève, perfectible et inviolable (p. 232-240).
L’exégète décrit avec précision les garanties contre le pouvoir législatif (élection populaire, bicaméralisme, veto, dissolution) et contre le pouvoir exécutif (indépendance judiciaire, jury, formes judiciaires, responsabilité des ministres), qu’il présente comme la condition de la liberté individuelle (p. 239 sq.). Il insiste surtout sur le « pouvoir neutre » (p. 278-297), institution originale chargée d’arbitrer les conflits entre pouvoirs et d’empêcher que l’un domine les autres. Le libéralisme constantien n’est donc pas une simple défiance envers l’État : il est « une conception de limitation du pouvoir, seule à même d’interdire l’ingérence du politique dans le sanctuaire intime de l’individu » (p. 11), servie par une architecture positive.
La liberté individuelle : un « tout indécomposable »
La quatrième partie fait de la liberté individuelle la valeur suprême. L’ouvrage rappelle que, pour Constant, la liberté « est un tout indécomposable » (p. 359) : la liberté-autonomie doit composer avec la liberté-participation, et la liberté privée être complétée par la liberté politique. Aucun régime ne peut donc trier les libertés selon ses préférences sans cesser d’être libéral (p. 359). La formule-testament de Constant en donne le principe : « J’ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique ; et par liberté, j’entends le triomphe de l’individualité » (p. 36 ; voir aussi p. 359).
L’analyse s’attache ensuite à trois libertés particulières, que le XXe et le début du XXIe siècle ont confirmées dans leur importance (p. 360) : la liberté de pensée, d’opinion et de presse, la liberté religieuse et la liberté économique. Il montre que la presse est le « corollaire de la liberté d’opinion » (p. 369) et que la liberté religieuse doit être protégée de toute ingérence du pouvoir. Il fait de la propriété un droit « à la fois naturel » et une « vertu civique » (p. 419), moyen de résistance au pouvoir et d’émancipation, puis de la liberté économique un « rempart contre le dirigisme étatique » (p. 424). La liberté constantienne n’est ni purement individualiste ni purement politique : elle est à la fois privée et publique.
Un libéralisme « pessimiste »
L’épilogue donne son titre à l’interprétation d’ensemble. Pour l’auteur, « le libéralisme lui-même est une philosophie pessimiste, qui se méfie viscéralement du pouvoir » (p. 433) ; Constant en est « une sorte d’architecte », méfiant à l’égard de tout pouvoir, qu’il soit monarchique, républicain ou révolutionnaire. Ce pessimisme n’exclut pas la foi dans le progrès, mais interdit de l’envisager avec naïveté. Il fonde ce qu’il appelle une « méthode de stérilisation de la tyrannie » (p. 433, 439), dont le principe est que « l’arbitraire est l’ennemi du libéralisme même » (p. 439). Il fonde aussi la primauté de la liberté sur la démocratie (p. 433, 442) : si la démocratie peut ne pas conduire à la liberté, « la liberté a de meilleures chances de frayer le chemin de la démocratie » (p. 442). Le commentateur note enfin la postérité de cette pensée : il rappelle qu’un penseur égyptien a été appelé « le Benjamin Constant arabe » (p. 439), ce qui prolonge l’enquête hors de l’aire occidentale.
Le livre répare d’abord une injustice : Constant a longtemps été « mal connu » (p. 15), alors qu’il compte parmi les premiers à avoir pensé le libéralisme comme système. La démonstration repose sur une connaissance précise des textes, une attention aux mécanismes constitutionnels et un souci constant de confronter les idées à leurs effets. Le chercheur ne cache pas les tensions de la pensée de Constant, entre République et monarchie, entre radicalisme et modération, mais les rapporte à une même matrice : limiter le pouvoir et protéger l’individu.
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Vos questions sur Benjamin Constant et le libéralisme
Qui est Benjamin Constant ?
Benjamin Constant est un penseur libéral dont l’œuvre politique porte notamment sur la limitation du pouvoir, le constitutionnalisme et la liberté individuelle.
Quel est le sujet du livre de Hatem M’rad ?
L’ouvrage étudie la philosophie libérale de Benjamin Constant, sa critique du despotisme, sa conception du constitutionnalisme et sa théorie de la liberté individuelle.
Comment Benjamin Constant conçoit-il le despotisme ?
Il distingue le despotisme d’un seul, lié à l’usurpation, du despotisme de tous, associé à une souveraineté populaire illimitée.
Quel rôle joue la Constitution dans la pensée de Constant ?
La Constitution doit limiter le pouvoir et garantir les libertés individuelles grâce à des mécanismes institutionnels et à des contre-pouvoirs.
Pourquoi Hatem M’rad parle-t-il d’un libéralisme pessimiste ?
Parce que cette philosophie se méfie de tout pouvoir et considère la limitation de l’arbitraire comme une condition de la liberté.
