Tribune | La liberté de la presse vue par le libéral Benjamin Constant

Benjamin Constant (1767-1830), penseur libéral et défenseur de la liberté de la presse.
Il est toujours utile de rappeler, même dans l’histoire de la pensée politique, l’évidente nécessité de la liberté de presse et d’opinion, face aux tentations arbitraires de toutes les autorités du monde. Benjamin Constant est un de ceux qui a lumineusement défendu la liberté de presse.
En bref
- Benjamin Constant considère la liberté de presse comme la première des libertés.
- Il relie étroitement liberté d’opinion, liberté de pensée et liberté de presse.
- Selon lui, aucun gouvernement ni aucun dirigeant ne peut prétendre détenir la vérité.
- La répression des opinions peut favoriser les contournements, la clandestinité et la défiance.
- La liberté de la presse permet aussi au pouvoir de se corriger grâce à la discussion.
Le libéral Benjamin Constant accordait déjà à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle un intérêt fondamental à la liberté de presse qu’il reliait à la liberté d’opinion et de pensée. Il disait même que la liberté de presse est la première des libertés, parce qu’elle est la garantie de toutes les autres libertés (Constant, Principes de politique, p. 121). Sans la liberté de presse, les autres libertés ont peu de chance de voir le jour ou de s’épanouir.
Et il en sait quelque chose lui, le publiciste libéral, qui n’a cessé de publier des écrits de toutes sortes, philosophiques, politiques, littéraires, ou de presse, comme des écrits de combat contre les autorités despotiques (rois, Bonaparte, Jacobins) et qui en a fait surtout de la liberté la matrice de sa philosophie libérale de base.
La liberté d’opinion et la liberté de presse sont en effet pour Constant des droits sacrés, parce que, attachés à la personne humaine. La pensée de tout homme lui appartient en propre comme un bien dont il ne peut s’en affranchir. La pensée a naturellement besoin de s’exprimer. Elle prend forme et se complète par la parole et par les écrits.
La liberté de l’opinion et la liberté de presse sont inextricablement mêlées. La pensée ne se détache pas de son expression. En tout cas, l’autorité n’est pas autorisée à y mettre un obstacle.
> A lire aussi : Tribune | Nul homme au pouvoir ne peut gouverner seul
Nul n’est parfait, homme, gouvernement ou monarque
Peu importe qu’une opinion soit vraie ou fausse, car personne n’est compétent pour se prononcer sur sa vérité ou sur sa fausseté. Un homme ne devient pas infaillible parce qu’il est nommé ministre, président ou roi ou acquiert une quelconque responsabilité politique.
Alors même qu’une telle personne se croit compétente, il est impossible de ramener tous les hommes à la même opinion par des moyens de contrainte. La persécution n’a aucune prise sur le jugement, elle produit au contraire l’effet inverse. Elle peut rendre hypocrite, mais ne convertit pas (Constant, De la justice politique, p. 107).
Tout comme l’homme, qui n’est pas un être parfait, mais seulement perfectible, aucun gouvernement n’est sans défaut. Aucun gouvernement ne doit donc s’opposer à des modifications de son action ou de son discours à travers la discussion philosophique.
Un gouvernement qui voudrait n’entendre que des choses raisonnables finira par n’écouter que lui-même. Refuser aux citoyens le droit de raisonner faux, c’est leur refuser totalement tout droit de raisonner.
Pour atteindre un haut degré moral et scientifique, il est nécessaire de ne pas s’opposer à la libre communication des idées et des découvertes. L’unanimité ne s’acquiert qu’au prix de la servitude de tous.
D’ailleurs, ce que les citoyens perdent en puissance, le gouvernement ne le gagne pas en puissance.
« Le gouvernement anglais est le plus fort de tous les gouvernements parce qu’il est le plus libre, et qu’en définitive, et pour la durée, il n’y a de force comme de repos que dans la liberté » (Constant, Mémoires sur les Cent-Jours, p. xx).
> A lire aussi : Point de vue-Tunisie. Gouverner par l’emprisonnement politique
Se méfier de l’opinion silencieuse
En matière de presse, insiste-t-il, l’arbitraire est très visible, car l’autorité a tendance à détenir le monopole de la parole et l’exclusivité de l’esprit public. Or, comme il faut se méfier de l’eau qui dort, il faut se méfier de l’opinion silencieuse. C’est là que l’autorité risque d’être induite en erreur. « L’opinion pèse malgré son silence », dit Constant (De l’esprit de conquête et de l’usurpation, p. 258).
D’ailleurs, le silence n’est pas un obstacle infranchissable pour l’imagination, il n’empêche pas les individus de réfléchir librement contre l’autorité. D’ailleurs, les gouvernements sont davantage trahis par le silence expressif de leurs peuples, désireux de ne pas rater le spectacle affligeant du naufrage du pouvoir, que par leur agitation furieuse.
Ainsi, lorsque pour réprimer la manifestation des opinions, l’autorité recourt à certaines lois mal intentionnées et ciblées, ces lois ne manqueront pas d’être contournées en toute impunité. Une opinion sait emprunter des voies détournées en vue d’atteindre ses buts. C’est à partir du moment où l’autorité s’arroge le droit de fixer le seuil de la conscience collective, de déterminer ses conséquences, et de raisonner à la place de la justice, qu’elle installe l’arbitraire. Ni l’autorité, ni le journaliste ne sont à l’abri de l’erreur.
Le résultat de toutes les atteintes portées à la liberté des écrits est clair. Ces atteintes vont, d’après Constant, « exaspérer » les écrivains et les journalistes qui, lorsqu’ils ont du talent, s’attachent fermement à leur indépendance, les contraindre à recourir à des allusions qui apparaissent d’autant plus redoutables qu’elles sont indirectes, mettre en circulation des productions clandestines et alimenter les anecdotes sur les hommes publics dont l’opinion en est avide, provoquer une confusion entre la calomnie et le courage, et attacher un intérêt excessif aux ouvrages et articles défendus en leur attribuant une influence imaginaire.
Constant cite l’exemple de la Prusse de Frédéric II au XVIIIe siècle. En 46 ans de règne, ce monarque n’est jamais intervenu contre un seul écrivain ou un seul écrit. En conséquence, son règne n’a pas été troublé, alors même qu’il avait à affronter des guerres sanglantes et qu’il luttait contre l’Europe liguée.
« C’est que la liberté répand du calme dans l’âme, de la raison dans l’esprit des hommes qui jouissent sans inquiétude de ce bien inestimable » (Constant, Principes de politique, p. 569).
> A lire aussi : Point de vue – Tunisie. Qui défend les droits des Tunisiens ?
Liberté de presse et pouvoir doux
La liberté de la presse a en effet cette conséquence magique de faire paraître le pouvoir comme étant doux, modéré et bienfaisant. Constant ne s’y est pas trompé, la liberté de la presse est nécessaire autant aux gouvernements qu’aux peuples, même si les pouvoirs s’entêtent à croire que la liberté de presse leur est fatale.
En réalité, l’opinion n’est hostile au pouvoir que lorsque celui-ci ne permet pas qu’on lui réponde. Dans de tels cas, tout écrit opposé au pouvoir est cru d’office, même s’il véhicule un message divagateur.
Mais la liberté de presse a le mérite de permettre au pouvoir de se corriger — nul n’est parfait — et d’éviter les erreurs grossières ou fatidiques grâce aux critiques qui pèsent quotidiennement sur son action. Elle lui permet de faire un choix intelligent en toute connaissance de cause et de connaître à l’avance les réactions de l’opinion.
« Le gouvernement par la discussion, écrit W. Wilson, est le seul gouvernement acceptable pour un peuple qui essaye de se gouverner lui-même » (Wilson, Le gouvernement congressionnel, p. 323). Par l’effet des démonstrations, les positions figées s’assouplissent, des convergences et des conciliations deviennent possibles.
Un tel système n’est pas incompatible avec la conception libérale, car le régime de la discussion, par sa nature transactionnelle, exclut les décisions catégoriques et aboutit à la prise de décisions modérées. Il tempère les excès comme il atténue les abstractions.
Alors que dans une société dans laquelle on n’entend que le bruit assourdissant des baïonnettes et des souliers des forces de l’ordre, nul ne pourra distinguer avec certitude les idées justes des idées fausses, les opinions sereines des opinions passionnées.
Ce n’est pas, comme le pense à juste titre Constant, la liberté de presse qui a provoqué les désordres et les dérives de la révolution de 1789, comme le prétend la contre-révolution, c’est plutôt la longue privation de la liberté de presse, des siècles durant, qui avait rendu le Français moyen ignorant et crédule, et par là même inquiet et souvent féroce.
Il en va de même pour Tocqueville, qui croit fermement qu’un seul régime est pire que la licence de la presse, c’est la suppression de cette licence. Il n’y a pas en la matière de juste milieu. On ne peut désirer un avantage certain et refuser ses inconvénients logiques.
Dans les sociétés modernes, la liberté totale est toujours préférable à la suppression totale de cette liberté. Tocqueville relie même la liberté de la presse à la souveraineté du peuple. « Lorsqu’on accorde à chacun un droit à gouverner la société, dit-il, il faut bien lui reconnaître la capacité de choisir entre les différentes opinions qui agitent ses contemporains, et d’apprécier les différents faits dont la connaissance peut le guider » (Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. 1, p. 264 et ss.).
Ce choix est rendu possible par la liberté de presse.
> A lire aussi : Point de vue – Tunisie. Bâtir un consensus anti-autoritaire
Vos questions sur la liberté de la presse selon Benjamin Constant
Pourquoi Benjamin Constant considère-t-il la liberté de presse comme la première des libertés ?
Parce qu’il la considère comme la garantie de toutes les autres libertés. Sans liberté de presse, les autres libertés ont peu de chances de voir le jour ou de s’épanouir.
Quel lien Benjamin Constant établit-il entre liberté d’opinion et liberté de presse ?
Pour Constant, la pensée appartient à chaque individu et a besoin de s’exprimer par la parole et les écrits. Liberté d’opinion et liberté de presse sont donc étroitement liées.
Pourquoi Constant refuse-t-il qu’un gouvernement impose une opinion ?
Parce qu’aucun homme ni aucun gouvernement n’est infaillible. La contrainte ne permet pas de modifier véritablement les convictions et peut au contraire favoriser l’hypocrisie et la défiance.
Que risque un pouvoir qui limite la liberté de la presse ?
Selon Constant, la répression peut pousser les écrivains et journalistes à recourir aux allusions, aux productions clandestines et aux voies détournées pour faire circuler leurs idées.
Pourquoi la liberté de la presse peut-elle aussi profiter au pouvoir ?
Parce qu’elle permet au gouvernement d’entendre les critiques, de corriger ses erreurs et de connaître les réactions de l’opinion. La discussion peut ainsi contribuer à des décisions plus modérées.
