Caricature et racisme : Liberté d’expression en question

 Caricature et racisme : Liberté d’expression en question

A Paris, le 11 janvier 2015, marche en hommage aux 17 tués lors des attentats terroristes visant la rédaction de Charlie Hebdo ainsi qu’une boutique casher à Montrouge. (crédit photo : Stephane Frances/Only France via AFP)

Les caricatures sont au cœur d’un débat sensible entre liberté d’expression et accusations de racisme. À travers l’analyse du dessinateur Halim Mahmoudi, cet article interroge les limites du dessin de presse, entre satire, polémique et responsabilité.

Numéro 210 – Mars 2026

En Bref : Les caricatures ravivent un débat sensible sur le racisme dans la caricature et la liberté d’expression. À travers plusieurs exemples, l’article interroge les limites du dessin de presse. Une analyse critique des usages contemporains de la satire.

N’est pas “Charlie” qui veut… mais qui peut ! En décembre dernier, un dessin de presse de Charlie Hebdo, intitulé The Rokhaya Diallo Show ridiculise la laïcité à travers le monde, a provoqué la polémique, relançant une controverse récurrente autour des caricatures et de leurs limites. Rokhaya Diallo y est représentée à moitié nue, ceinture de bananes à la taille. Elle danse sur une scène devant un public hilare composé de jeunes hommes blancs. Rokhaya est la seule femme. Elle est noire, elle danse et ridiculise la laïcité, selon l’hebdomadaire satirique.

La journaliste a réagi en écrivant sur la plateforme X : « Ce dessin hideux vise à me rappeler ma place dans la hiérarchie raciale et sexiste. » Pour certains, ce dessin est conforme à la liberté d’expression, tandis que d’autres le jugent sexiste et colonialiste, ravivant le débat sur le racisme dans la caricature. Mais tous s’accordent sur un point : c’est une caricature. Alors, pourquoi Charlie Hebdo est-il le seul journal au monde à poser problème ?

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Caricature, satire : une confusion persistante

« La caricature n’est qu’un exutoire de la haine », avait affirmé Henri Gustave Jossot (1866-1951), il y a cent ans. C’était l’un des plus grands dessinateurs de presse français au début du XXe siècle. Consterné par le “mythe guerrier collectif” et antisémite de ses confrères, il écrit le pamphlet Sauvages blancs ! pour les dénoncer. Puis il s’exile en Tunisie, où il se convertit à l’islam en 1913 (avant de s’en éloigner). Il continuera de publier alors sous la plume pacifiste d’Abdul Karim Jossot. Mais, chut ! Aucun ouvrage dédié à l’histoire de la caricature ne le précise. Le même silence coupable qui renvoie les caricatures antisémites de l’âge d’or aux oubliettes de l’histoire.

Reste un illettrisme visuel général, qui confond le dessin d’humour et la caricature, entre satire et charge visuelle, une distinction pourtant essentielle. Des dessinateurs de presse sont présentés, malgré eux, comme des caricaturistes, sans d’ailleurs qu’ils ne bronchent. Le dessin visant Rokhaya Diallo fait référence à ses origines. De même, les caricatures antisémites qui évoquaient un “complot juif” sont le reflet du soi-disant “complot musulman” dont on parle aujourd’hui. Dans les deux cas, il s’agit de caricatures, dans son sens étymologique établi : une “charge” (“caricare”). Ces attaques visent en particulier les pouvoirs et les institutions (politiques, économiques ou religieuses). Quand on caricature, on rit de l’autre, mais jamais avec lui. C’est le principe même de la caricature : attaquer, moquer, railler, blasphémer.

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Liberté d’expression : jusqu’où peut aller la caricature ?

Il existe bien un livre à succès, Le Droit au blasphème (Orlando de Rudder, 1989), publié au pays de l’interdiction de blasphémer les emblèmes nationaux de la République française, autrement dit, la religion d’Etat. Placid (Jean-François Duval pour l’état civil, ndlr), ancien collaborateur de Charlie Hebdo, l’a payé cher, puisqu’il a été condamné par la justice, le 18 janvier 2007, pour avoir caricaturé un policier anonyme en cochon. Ironie du sort, ses anciens collègues de Charlie Hebdo ne l’ont pas défendu… Mais, en revanche, ils ont gagné leur procès contre le Conseil français du culte musulman, le 7 février 2007. A la une du journal, le dessin de Cabu où le Prophète se lamentait en disant « c’est dur d’être aimé par des cons… » a été pris à tort pour une caricature, alors que c’est un dessin d’humour satirique.

De cette dissonance cognitive naît une science de l’humour malhonnête. Elle fait passer un dessin de presse (rire) pour de la caricature (moquer). Celle-ci permet aux dessinateurs de ne plus se fatiguer à faire rire et réfléchir. La suspension de crédulité, les ressorts cognitifs par lesquels l’humour provoque la surprise, le paradoxe, et la chute d’une bonne blague, tout est oublié. Seule l’ignorance règne.

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Des caricatures au cœur d’un débat politique et médiatique

En 2015, il n’existait en France aucune base d’études visuelles sur les images. Un manque qui a permis à Charlie Hebdo de créer un “mythe guerrier collectif” raciste envers les musulmans. Contrairement aux caricaturistes de rue à Montmartre qui atrophient les traits de votre visage, la caricature de presse, elle, délivre un message. Elle ne s’attaque pas à vos origines ou à votre sexe, mais plutôt aux objets qui vous symbolisent – les billets de banque pour les Juifs, la croix pour les catholiques, etc. En langage visuel, le symbole englobe tout. Caricaturer le Prophète avec une bombe fait du croyant un terroriste.

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La propagande du hashtag

Tout a commencé le 30 septembre 2005 avec les douze caricatures sur le prophète Mahommet, parues dans le quotidien danois Jyllands-Posten, que Charlie Hebdo reprendra un an plus tard. En réalité, il n’y avait qu’une seule caricature au milieu de onze illustrations, dessins d’humour et iconographies. On a résumé cette polémique à “l’affaire des caricatures”, à tort. Elle a été montée de toutes pièces par un Occident ignorant, qui avait trouvé là le moyen d’alimenter son propre mythe guerrier collectif des gentils petits blancs contre les grands méchants arabes, depuis le 11 septembre 2001.

Ce traumatisme originel non guéri est à l’origine de nombreux dérapages haineux et racistes. Ils se sont depuis multipliés et diffusés jusqu’à aujourd’hui. En témoigne l’ère des hashtags et la prééminence des slogans : « Je suis Charlie », ou « Stand with Ukraine », hérités de la technique de propagande qu’on appelle “formule de Mohawk Valley”. Cette démarche cherche à court-circuiter la pensée. Ainsi, « si vous n’êtes pas pour l’Ukraine, vous êtes pour la guerre, donc pro-Russes, donc traître à la patrie ». Ou encore, « si vous n’êtes pas Charlie, vous êtes contre la liberté d’expression, donc avec les terroristes ». Le 20 septembre 2001, George Bush avait déjà prévenu : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes. » L’avertissement était limpide.

Peut-on parler de racisme d’État dans la caricature ?

Aujourd’hui, dans le débat sur le racisme dans la caricature, peut-on parler de racisme d’Etat ? Rendez-vous sur le site Dessinez, Créez, Liberté, (fondé par Charlie Hebdo et SOS Racisme au lendemain des attentats de janvier 2015, ndlr), par exemple. Des kits, des formations et des fiches pédagogiques sont proposés. Ils visent à mieux saisir les subtilités de la caricature, de l’humour et de la liberté d’expression.

On y explique, notamment, que le dessin de Charb dans Charlie Hebdo, qui grime Christiane Taubira en singe, en octobre 2013, n’est pas raciste. Ce matériel pédagogique, bien que parfois discutable, est destiné à des professeurs des écoles et à leurs élèves.

Chiffres clés :

FAQ :

Qu’est-ce qu’une caricature ?
Une caricature est une représentation exagérée visant à critiquer, moquer ou dénoncer une personne, un groupe ou une institution.

Quelle est la différence entre satire et caricature ?
La satire vise à faire réfléchir par l’humour, tandis que la caricature accentue les traits pour attaquer ou dénoncer.

La caricature peut-elle être raciste ?
Oui, lorsqu’elle cible des origines ou des groupes, elle peut être perçue comme raciste.

Pourquoi les caricatures font-elles polémique ?
Elles touchent à des sujets sensibles comme la religion, l’identité ou la politique.