Chronique.Le coeur en Orient, la tête en Occident

crédit photo :Aleksander Klug/Nur Photo/AFP

Assimilés ? Intégrés ? La métamorphose de l’Europe n’est pas si simple en ce qui concerne le volet “immigration”. Plusieurs épisodes récents de l’actualité en Suisse viennent de nous le rappeler.

L’incident s’est passé naguère en Suisse, à deux enjambées de la frontière française, précisément à Lausanne. Un couple de musulmans se présente à la mairie pour obtenir les pièces administratives attestant de leur accès à la nationalité helvétique. Les papiers ne leur sont pas remis. La procédure de naturalisation a été invalidée à la suite de leur comportement “déplacé” : pour des raisons religieuses ils ont refusé de serrer la main à une personne du sexe opposé. Toujours pour les mêmes raisons, il leur est arrivé aussi de ne pas répondre à des questions posées par un homme ou une femme. Le maire de la ville, ­Grégoire Junod, s’est ainsi justifié : “Quand on veut acquérir la nationalité d’un pays on doit quand même s’inscrire dans le respect de son ordre juridique” L’égalité femmes-hommes est stipulée dans la Constitution suisse. Les trois membres de la commission de naturalisation ont considéré que “la condition de l’intégration n’était pas remplie car l’égalité entre hommes et femmes doit l’emporter sur la bigoterie”.

Nos règles de civilité tu respecteras

On peut se demander si ne pas vouloir serrer la main d’une ­personne, quel que soit son genre, signifie forcément qu’on ne lui est pas égal. La réticence à toucher la peau d’un autre n’a ­jamais été vue nulle part ni comme une offense, ni comme un défaut de considération. Le refus de lui parler est un peu plus déplaisant mais ­aucunement mentionné dans la loi. Les Suisses n’en jugent pas de la sorte. Pour eux, celui qui ne se conduit pas comme eux ne peut pas être des leurs. Ils sont chez eux, les règles de civilité sont ­établies après débat par eux. Nous n’avons qu’à nous incliner.

Toujours en Suisse, dans la commune de Therwill, au nord du pays, deux adolescents musulmans de 14 et 15 ans, d’origine syrienne, ne consentent pas à serrer la main de leur enseignante, coutume générale et obligatoire dans les établissements secondaires. L’Islam, affirment-ils, le leur interdit. Après débat parmi les professeurs et à la commission scolaire de la ville, la direction tranche et donne raison aux élèves. A une condition : ils ne devront pas non plus prendre la poignée de leurs professeurs hommes. L’épisode ne s’arrête pas là.

Intégration intégrale exigée

Tollé politique dans le pays tout entier. Le ministre de la Justice : “Serrer la main fait partie de notre culture, de notre quotidien. Ce n’est pas l’idée que je me fais de l’intégration.” Le président de la Fédération des organisations islamiques, Montassar BenMrad, s’emporte : “Il n’y a pas de référence dans le Coran légitimant le ­refus de serrer la main d’une enseignante. Plusieurs savants de ­l’Islam ont affirmé qu’une simple poignée de main pour saluer une ­personne ne pose pas de problème.” Finalement, les autorités du canton de Bâle suppriment la dispense accordée aux deux élèves et autorisent les enseignants à exiger la traditionnelle ­poignée de main. S’ils persistent dans leur refus les parents d’élèves seront condamnés à une amende de 5 000 francs suisses (4 500 euros). Un père de famille musulman a écopé de 3 700 euros d’amende pour avoir refusé d’envoyer ses filles à des leçons de natation. La Suisse, 8 millions d’habitants, ne compte que 350 000 musulmans, desquels elle exige une intégration intégrale.

On connaît en France les complaintes des identitaires qui débordent largement l’extrême droite lepéniste. Selon eux, l’intégration est nécessaire mais pas suffisante. Les immigrés et leurs descendants ont le devoir non seulement de se conformer à toutes les règles du pays (intégration), mais ils sont aussi mis en demeure de passer inaperçus, de s’assimiler. L’assimilation ­serait le stade suprême de l’intégration. S’assimiler signifiant ressembler, devenir semblable.

Rejet ou auto-exclusion ?

L’élève qui répugne à serrer la main de sa professeure transgresse non pas forcément la loi mais les règles non écrites adoptées par le groupe auquel il désire appartenir. Il ne joue pas le jeu, lui reproche-t-on. Il se met délibérément en dehors, à la marge de la société. On ne le rejette pas, il s’exclut. Mais lui, entend se conduire selon ce qu’il croit être ses impératifs catégoriques. Que les imams les partagent ou non lui importe peu. Néanmoins, ce Syrien souhaite bien devenir aussi un Suisse à part entière. Il ne le deviendra qu’avec l’assentiment des Suisses qui pour l’instant posent leurs conditions.

Parallèlement, le visage de cet adolescent paraît parfaitement banal, moins bronzé que beaucoup de Suisses de souche. L’école et plusieurs années passées à Lausanne lui donneront un parfait accent vaudois. Il épousera une autochtone et semblera se fondre parfaitement dans son pays d’adoption. Il s’assimilera, il ressemblera en tout et pour tout aux 8 millions de Suisses. ­Pourtant, il restera attaché de tout son cœur à sa Syrie natale, s’y rendra autant qu’il le pourra, continuera à savourer houmous, baklawas et baba ganouch, et habitera plus volontiers dans un quartier où les boutiques orientales seront à portée de main et où vivront des membres de sa famille et ses amis de toujours. Il s’assimilera mais il ne s’intégrera pas.

“Multiculturalisme”, un terme devenu obscène

Moi-même, je ne prétends pas m’être intégré à la France. “El kolb fel Chark, el mokh fel Gharb”, dit-on en arabe. “Le cœur en Orient, la tête en Occident”. Rien ne viendra altérer cette essence. La terre de nos pères, notre patrie, se trouve là-bas, au bled. Nous n’avons pas le choix. Nos émotions ne nous appartiennent pas, elles nous commandent. Nos rites, religieux, tribaux, familiaux sont à mille lieues de nos apparences et de notre rationalité occidentale. Né dans une région très superficiellement colonisée, le français fut longtemps pour moi une langue venue de l’étranger. La civilisation de ma jeunesse était totalement arabo-musulmane. Le français n’a fait que peindre, pour mon plus grand bonheur, un bâtiment habité d’un bon millénaire d’ancienneté. Un tel enracinement ne s’efface d’un coup de torchon. Mon admiration pour l’Occident, ma gratitude pour la France sont sans bornes, mais je ne peux pas prétendre y être intégré. Quelle présomption ce serait ! ­Charlemagne et Jeanne d’Arc mes ancêtres ? Pure imposture !

Je suis conscient de la crainte, de l’épouvante parfois qu’inspire aux Européens cette inadéquation. L’existence de plusieurs communautés au sein d’une nation leur paraît être un crime contre l’humanité, alors que c’est le sens même de l’Etat-Nation et de la citoyenneté. Nous sommes différents mais citoyens d’un même Etat. Le concept de multiculturalisme, créé pour cultiver la richesse d’un peuple où coexistent plusieurs cultures, a pris en France un sens obscène par la grâce d’une kyrielle de prétendus philosophes au savoir expéditif et limité.

Les nations n’ont jamais cessé de se transformer et de remanier leur roman historique. C’est le cas des peuples européens aujourd’hui. La métamorphose actuelle est profonde. Elle se produit en pleine tempête migratoire. Laissons le temps accomplir son œuvre. 

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