Dossier du Courrier.Flagrants délits de solidarité

crédit photo :Angelos Tzortzinis/AFP

Jeunes, retraités, bénévoles occasionnels, militants engagés, descendants d’immigrés... chaque aidant a une ou plusieurs raisons de porter assistance aux réfugiés. Leur dénominateur commun : la fraternité et le refus de se désengager face à la détresse des exilés. 

Jean-Marc Ferry vit à Barcelonnette, dans les Alpes du Sud. “Dans ce milieu de montagne, l’hospitalité est une règle, confie le retraité de 63 ans. On ne laisse personne dehors, sinon c’est la mort !” Né au Maroc, l’ancien infirmier se dit révolté par le sort des réfugiés en France : “Dans toute civilisation, la parole donnée et l’hospitalité sont des piliers sacrés. Si cela s’effondre, tout ­s’effondre.”

Pour Samy Badr aussi, l’inertie est intolérable : “Ce qui arrive à ces exilés peut nous arriver, et pas dans un autre monde”, prévient le militant avignonnais. “Mon grand-père maternel était italien. Il est venu se r­éfugier en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Il y a trouvé une vie, des amis. Mon père est palestinien, exilé au Liban à l’âge de 2 ans. Il est venu en France pour ses études”, poursuit Samy, qui dit être avant tout guidé par “un esprit de bienveillance et de fraternité”.

“Je suis sur un bateau trois cents jours par an. Ce bateau est ma maison et la mer est mon jardin. Comment ne pas venir en aide à un humain qui se noie dans son jardin ?”, ­témoigne Anto Luca. Fin septembre, le marin est remonté à bord du navire de l’association SOS Méditerranée pour sa quatrième campagne de sauvetage en mer. “Quand on voit un accident au bord de la route, on s’arrête pour aider. C’est ­pareil”, ajoute le volontaire.

Un sentiment de colère

A Paris, Floriana Antoine, 31 ans, a été “submergée par la misère visible tous les jours dans toutes les rues de la ville.” Comme la majorité des aidants, la coordinatrice en insertion professionnelle couve une colère immense contre “le désengagement des politiques face à des personnes fuyant la guerre”.

A Gennevilliers, Claire Fiquet revendique “une conscience et un engagement politique à gauche. Nos pays ont une grande responsabilité quant aux crises économiques, ­politiques et climatiques des pays d’Afrique et du Moyen-Orient. Nous pillons, colonisons, appauvrissons et ensuite nous constatons, pleurnichons ou, pire, rejetons celles et ceux qui viennent chercher refuge chez nous. Je ne veux pas être de ceux-là, je veux me positionner et agir, surtout agir”, tonne la militante de 55 ans, membre du collectif Solidarité réfugiés Gennevilliers.

Colère contre la politique migratoire, mais aussi les préjugés, la haine des étrangers : “En 2012, j’étais dans un taxi à Fès. Le chauffeur a aperçu un subsaharien au feu rouge. Il a baissé la vitre et lui a craché dessus avant de me servir un discours sur la ­nécessité d’aider son prochain, mais seulement les musulmans”, se souvient la juriste franco-marocaine Hind Jaafar. Idem pour Catherine Harris, qui s’est engagée l’année dernière à Fontenay-sous-Bois (94), révoltée “d’entendre parler négativement des ­migrants, perçus comme venant manger le pain de nos pauvres”.

Parmi ces Français solidaires, certains sont mus par leur foi, à l’image de Sébastien Langlois qui héberge des personnes vulnérables, quelle que soit leur situation, “même si la part de réfugiés augmente grandement ces dernières années”. Pour le web-entrepreneur parisien, “il est difficile de dissocier l’engagement religieux chrétien de l’engagement social et politique de vouloir créer une société où chacun est heureux et intégré”.

Le plaisir du partage

Et pour un grand nombre d’aidants, l’engagement auprès des réfugiés est aussi synonyme de plaisir et de partage : “Il y a des moments difficiles, à l’annonce des ­expulsions, d’une mauvaise nouvelle, d’un trop-plein de fatigue, explique Céline ­Guézou. Mais il y a aussi des moments merveilleux où l’on se découvre, où l’on découvre la culture des uns et des autres. La cuisine afghane, le rythme de la musique soudanaise, la langue arabe et son apprentissage difficile, et mille autres choses… C’est dans des moments comme ceux-là qu’on trouve l’énergie pour continuer à se battre”, conclut l’étudiante de 23 ans. 

YASMINE BOUAGGA, sociologue : "J'ai été frappé par l'engagement des jeunes"

Qui sont les personnes qui viennent en aide aux migrants aujourd’hui en France ?

Pendant mes recherches sur ce qu’était la “jungle de Calais”, j’ai été frappée par l’importance de l’engagement des jeunes, pas forcément affiliés à des associations, ni même expérimentés, peu au fait des questions liées aux droits des étrangers, et pour qui c’était parfois la toute première expérience de solidarité. Une population de volontaires qui tranche avec celle, plus âgée, habituellement observée dans d’autres champs de l’action sociale. Pour certains de ces jeunes solidaires, l’engagement a même occasionné des ruptures géographiques. Par exemple, une comptable britannique venue distribuer des dons à Calais a décidé de rester pour monter sa propre organisation, ce qui a donné Care4Calais. Idem pour l’association Utopia 56, créée par des personnes qui étaient initialement intermittentes du spectacle. J’observe aussi une féminisation de la population d’aidants. A Calais, le contraste était frappant entre les réfugiés : des hommes en grande majorité, et les bénévoles, surtout des femmes. Cela donnait parfois des situations intéressantes : des relations amicales, voire amoureuses, résultaient de ces rencontres, des liens qui permettaient de dépasser l’inégalité entre celui qui donne et celui qui reçoit.

L’engagement des aidants peut-il influer sur la politique migratoire ?

Tout à fait. Au début des années 1990, alors que les pouvoirs publics ne proposent aucun accueil aux migrants bloqués à Calais et répondent à la situation par la seule répression, les toutes premières structures d’aide aux personnes en situation de migration ont émané du milieu associatif. A Calais toujours, le squat pour les femmes et les enfants réfugiés initié par No Borders, en 2013, était certes illégal, mais il répondait à un tel besoin de protection que l’Etat a dû mettre en place un accueil pour ces réfugiés après son démantèlement. Voilà un exemple de dispositif créé en dehors du droit par les militants et qui a été institutionnalisé par la suite. De même pour les Centres d’accueil et d’orientation (CAO). L’idée est venue d’associations qui estimaient que les réfugiés, plutôt que d’être dans un centre de rétention, devaient disposer d’un lieu pour s’informer sur leurs droits et les voies légales existantes, leur permettant par exemple de reconsidérer leurs projets et de demander l’asile en France. Quand la situation s’est aggravée à Calais, les pouvoirs publics ont commencé à considérer cette option. Et cela a donné les CAO que l’on connaît aujourd’hui.

La répression des militants qui soutiennent les réfugiés peut-elle dissuader des personnes de s’engager ?

Je ne me risque pas à faire des prédictions. Ceci dit, je pense que cela peut avoir l’effet inverse, en attirant l’attention de l’opinion publique sur les moyens disproportionnés mobilisés pour réprimer des personnes solidaires. Le déploiement exagéré de la police et de la gendarmerie autour de la ferme de Cédric Herrou peut avoir pour effet de ridiculiser le pouvoir répressif et de mobiliser les soutiens. 

LA SUITE DU DOSSIER DU COURRIER : MIGRANTS, CETTE FRANCE SOLIDAIRE

Michel Sitbon, libraire citoyen

L’attitude paradoxale des partis politiques

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Des arméniens au village

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