Arash Derambarsh : « Le gaspillage alimentaire va augmenter »

 Arash Derambarsh : « Le gaspillage alimentaire va augmenter »

crédit photo : Eugénie de Lozada


Selon une étude de l’ADEME de 2016, 18% de la production alimentaire serait jetée chaque année. Arash Derambarsh, élu à Courbevoie et avocat au Barreau de Paris est l’un des initiateurs de la loi de 2016 en France contre le gaspillage alimentaire. Lui qui a reçu en 2019, le prix « Win Win » (sorte de Prix Nobel du développement durable, ndlr) s’inquiète fortement des effets de la pandémie sur la situation alimentaire française avec un gaspillage qui s’accentue.


La sécurité alimentaire mondiale se tend. La pandémie de Covid 19 a provoqué des gaspillages surréalistes dans les pays riches mais aussi des risques de famine. Les chiffres sont éloquents ! Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) de l’ONU parle d’une famine qui menace deux fois plus les personnes fragilisées dans le monde. Les répercussions économiques de la crise sanitaire mondiale pourraient faire doubler le nombre de personnes souffrant de faim, soit « 250 millions de personnes d’ici la fin de 2020 ».


Même dans les pays riches, ce phénomène est devenu important. Les queues se rallongent devant les banques alimentaires aux Etats Unis, un pays où 40% de la nourriture ne serait pas consommée (750 000 œufs détruits tous les jours, chute drastique du prix du lait dont 7% est jeté tous les jours et faillite du plus gros producteur, etc..).


En France, dans le 5ème pays producteur au monde, les premiers constats font apparaître aussi une déperdition du lait due essentiellement à la baisse de la consommation des écoles, crèches, cafés et restaurant. Le secteur des fruits et légumes a connu pour sa part une hausse vertigineuse des prix (+9% selon UFC Que choisir). L’Hexagone assiste aussi à une hausse de demandeurs d’emplois de 7% en mars, une hausse historique. Selon le député Jean-Luc Mélenchon, certains quartiers seraient en situation de famine. Le préfet de Seine-Saint-Denis a même dit redouté des « émeutes de la faim », parlant de « 15 à 20 000 personnes » qui « vont avoir du mal à se nourrir ».


Dans le contexte particulier du COVID-19, nous avons voulu en savoir plus sur la situation en France avec Arash Derambarsh, l’un des initiateurs de la loi sur le gaspillage alimentaire en 2016 et sur les raisons de son aggravation actuelle.


 


La crise sanitaire a modifié notre manière de consommer. Change t’elle notre manière de surconsommer ?


Tout d’abord, il faut distinguer le comportement humain avec la nourriture et la gestion de ces aliments. Le consommateur a pris conscience qu’il fallait mieux consommer. Il essaie dans la mesure du possible d'être au plus près du producteur pour des raisons de qualité de nourriture mais aussi de prix. Sur la gestion du produit, il y a beaucoup de gaspillage alimentaire car les distributeurs, notamment la grande distribution, ont peur de donner. Ils craignent que le virus soit transporté dans les aliments. Ils ne veulent pas qu’une plainte puisse être déposée contre eux pour « mise en danger de la vie d’autrui ».


Les gaspillages sont importants aux Etats-Unis. Est-ce le même phénomène en France ?


Le gaspillage alimentaire va augmenter. C’est une évidence ! Dés lors que les bars, les écoles et les crèches sont fermés, le rythme d’achats n’est plus le même et cela a eu des impacts sur la consommation. De plus, les associations caritatives qui se dévouent et n’ont pas d’équipements sanitaires (masques, gants, gels) ont peur pour leur santé également. Enfin, les distributeurs ne souhaitent pas aussi donner leurs surplus.


La situation mondiale a t’elle provoqué des ruptures dans les réseaux de distribution ?


Oui, bien sûr. Tous les acteurs ont reculé. Cela a forcément des conséquences. Ils sont dans une ambiance de peur, de crainte et de réflexion.


Peut on imaginer des opérations de récupération de surplus chez les producteurs plutôt que chez les distributeurs ?


Il faut favoriser le circuit court, aider les producteurs locaux. Cette situation permet d’avoir une réadaptation du comportement citoyen.


Vous avez été le fer de lance d’une loi contre le gaspillage alimentaire votée en 2016. Qu’est ce que ca représentait en France avant la crise du COVID19 ?


Dans le monde, on parle d’un aliment sur 3 qui est jeté à la poubelle. En France, c’est plus de 10  millions de tonnes de nourriture. C’est considérable ! La mobilisation citoyenne très puissante accompagnée d’une pétition, a permis le 3 février 2016, de mettre en place une loi historique qui oblige les supermarchés de donner leurs invendus alimentaires à l’association de leurs choix. S’il ne le fait pas, l’amende était à l’époque de 3750 euros. Elle est maintenant de 10000 euros. Plus de 5000 nouvelles associations de citoyens ont été créées après cette loi. Cela représente 10 millions de repas servis chaque année. Ca a un impact direct. Nous avons lancé une pétition européenne soutenue par Croix rouge, Action contre la Faim et  le PAM de l’ONU. 1,6 millions de citoyens européens l’ont déjà signé.


Pourquoi alors observe t’on des millions de personnes affamées en France ?


Il faut comprendre la chaine alimentaire. Il y a 4 étapes. Vous avez la production, la transformation (abattoirs), la distribution et enfin la consommation. Les producteurs doivent donner leurs produits  à un quasi monopole de la grande distribution face à eux. Cela représente 80% de la demande. Les supermarchés imposent les prix, la qualité et la quantité du produit. Un producteur de tomates de Rennes par exemple, n’a d’autre choix, 9 fois sur 10, que de proposer ses aliments aux supermarchés. S’il propose sa tomate à 1 euro, les supermarchés vont diviser le prix par deux, choisir des quantités plus élevés qui vont pousser à une surproduction et enfin choisir le nombre de jours où la marchandise doit rester sur les étalages (ce qui va pousser le producteur a mettre des pesticides et autres pour rallonger la durée de vie du produit, ndlr). Le problème est que le cahier des charges est tenu par la grande distribution. Les conséquences sont une plus mauvaise rentabilité pour les producteurs, des maladies liées à ces durées hors normes de conservation sur les étalages et enfin à des surproductions qui étaient jetées avant. La grande distribution en récupérait la TVA au prix de vente auparavant.


Et depuis la loi, ils sont obligés de donner leurs surplus


Oui exactement mais il y a des applications qui contournent cette loi. Elles vont aller vendre ses denrées en proposant ses produits à prix cassés à 10 centimes d’euros par exemple. Le supermarché préfère faire cette petite marge que de donner aux associations caritatives à qui étaient destinées les denrées alimentaires périssables. Les perdants dans l’histoire sont doubles : le pauvre qui attendait les denrées et l’agriculteur qui ne vend pas à un prix correct son produit. De grâce, évitons ces applications ! Allez directement chez le producteur, c’est la meilleure solution.


Pensez vous que la crise va changer nos comportements ?


L’humain a toujours voulu avoir la main sur les produits. C’est une aberration ! On essaye d’avoir des fraises en novembre, des kiwis qui font des milliers de kilomètres. On a toujours voulu encadrer nos produits de consommation. La nature prouve qu’elle ne peut pas toujours l’être. J’ai bien peur que l’on ne l’ait pas encore compris malgré la situation actuelle. Les gens ont une conscience de l’immédiat et ne se projettent pas encore sur le moyen et long terme. Je ne suis pas pessimiste. Je suis réaliste. C’est à l’être humain de s’adapter à la situation dans l’avenir à la nature qui l’entoure.


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Yassir GUELZIM

Journaliste Print et web au Courrier de l'Atlas depuis 2017. Ancien de RFI, LCI, France Inter. Producteur et réalisateur (Arte Reportage, France24, France tv).