Edito. Rabat/Tel Aviv : Pourquoi ?

Nasser Bourita, Gideon Saar et Mike Waltz lors de leur rencontre à New York, le 16 septembre 2026.
Réunis mercredi 16 septembre à New York avec l’ambassadeur américain auprès des Nations unies, Mike Waltz, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et son homologue israélien, Gideon Saar, ont arrêté une série de mesures. La plus importante reste sans aucun doute la décision d’élever leurs bureaux de liaison au rang d’ambassades, avant de procéder à la nomination des ambassadeurs. Une décision qui fera sauter au plafond beaucoup d’observateurs. Mais comme personne ne nous donnera de leçons sur le soutien à la Palestine et l’engagement ferme pour que les Palestiniens aient leur État à eux, en toute indépendance, comme personne ne peut nous montrer du doigt, par rapport aux dénonciations des crimes de guerre de Tsahal à l’encontre des populations désarmées de Gaza, au-delà de l’émotion, il y a la géopolitique. Et la géopolitique a des raisons que la raison ne connaît pas.
En bref
- Le Maroc et Israël ont annoncé le passage de leurs bureaux de liaison au rang d’ambassades.
- Des ambassadeurs doivent être nommés par les deux pays.
- Le rapprochement s’inscrit dans le cadre des relations développées depuis 2020.
- Le texte met en avant le soutien de Washington face aux enjeux régionaux du royaume.
- Abdellatif El Azizi met également en avant les liens entre le Maroc et sa diaspora juive.
Les admonestations vont certainement pleuvoir sur le royaume, de l’intérieur comme de l’extérieur, accusé de mettre sa main dans la main d’Israël. On n’évitera pas non plus la réaction multiple et confuse du populisme et le lancement de la machinerie des fake news et de la manipulation médiatique. Mais, par la suite, ces décisions finiront par recueillir l’adhésion publique. Car l’opinion marocaine, la rue, revient toujours à ses fondamentaux.
Or, nos anciens disaient bien, à juste titre : « Que celui qui frappe à une quelconque porte prenne soin de s’adresser aux grands. » Et quand on a été frappé par une malédiction qui s’appelle l’Algérie (le seul pays au monde où les dirigeants ont bâti toutes leurs stratégies sur la destruction et la plongée dans le chaos de leur voisin) et quand les « alliés » d’hier sont ceux-là mêmes qui complotent aujourd’hui dans les coulisses pour accuser le royaume de tous les maux, histoire de le mettre en difficulté (l’Espagne et la France comme exemples, et Sebta et Melilla comme outils), on comprend mieux pourquoi le royaume mise sur le soutien de l’Oncle Sam pour faire face à tous ces dangers.
Quant au choix de développer l’axe Rabat/Tel Aviv, malgré les excès de populisme que l’on peut comprendre à la fois comme le symptôme d’une détresse populaire réelle (chômage et misère ne sont pas des données fausses) et l’expression de chimères alternatives, il ne correspond pas seulement à une posture opportuniste qui fait le choix de miser sur « le chouchou » de l’Amérique pour se protéger plus qu’il ne mise sur une diaspora juive marocaine qui a le bras long et soutient le royaume sans conditions.
On se pose souvent la question de savoir pourquoi les juifs du Maroc restent-ils si attachés au Maroc, quel que soit leur lieu de résidence ? Comme on ne comprend pas d’ailleurs pourquoi, en contradiction avec les juifs d’autres pays, les juifs du Maroc ont toujours été de tous les combats du royaume, à commencer par ces milliers de juifs (artisans, médecins, soldats, savants) qui ont accompagné Tariq Ibnou Ziyad dans sa conquête de l’Espagne, où ils furent partie prenante durant sept siècles, à l’âge d’or d’El-Andalous, comme personne ne peut oublier les militants des années de plomb que furent Abraham Serfati, Sion Assidon ou Edmond El Malleh.
Autre élément que beaucoup ne comprennent pas : au Maroc, le roi est « Amir al-Mouminine » – commandeur des croyants –, non seulement des musulmans mais aussi des autres religions monothéistes. Et pour les juifs marocains, où qu’ils soient et quelle que soit leur double nationalité, ils prennent cette allégeance au sérieux.
Discret mais bien présent, Yehuda Lancry, le président de la Chambre de commerce et d’industrie Israël-Maroc (CCIIM), homme politique israélien natif du Maroc, faisait d’ailleurs partie des personnalités venues à Tétouan pour célébrer la fête du Trône organisée à la fin juillet par Mohammed VI en l’honneur de son accession au trône. Ex-ambassadeur d’Israël en France (1992-1995) et ancien vice-président du Parlement israélien, la Knesset (1996-1999), il n’a jamais coupé les ponts avec son pays d’origine, comme d’ailleurs Miri Regev, la ministre des Transports israélienne d’origine marocaine, qui s’est empressée, le 19 août dernier, d’inaugurer la reprise des vols directs entre l’État hébreu et le royaume, interrompus après le 7 octobre 2023.
Cette diaspora, la plus importante du judaïsme mondial, possède une double exigence : celle d’être des Marocains loyaux et fidèles à leur patrie d’origine et de n’accepter aucune compromission sur leur nationalité marocaine. Comme on peut constater aujourd’hui que les autres membres de cette communauté, qui n’ont jamais quitté le royaume, représentent la seule communauté juive structurée vivant en symbiose avec les autres populations dans un pays arabe et musulman. Une imprégnation autant sociale que politique.
En conclusion, évitons les anathèmes expéditifs et voyons plutôt ce que le Maroc, à travers cette diaspora, peut tirer pour préserver ses intérêts dans le grand remue-ménage mondial.
Et n’oublions jamais que l’Histoire prend son temps. Et la démocratie aussi.
> A lire aussi :
Géopolitique de la colonisation : Sebta reste une ville marocaine
Edito. Israël a-t-il encore un avenir ?
Michèle Sibony : Pour un antiracisme politique et décolonial
Israël. Régime de peine capitale raciste
