Exposition au Louvre-Lens : Il était plusieurs fois l’Orient…

« Par-delà les Mille et Une Nuits. Histoires des orientalismes », jusqu’au 20 juillet 2026, au Louvre-Lens. © Frédéric Iovino
Il ne faut pas se fier à l’affiche et à sa lampe d’Aladin. La scénographie se distingue par sa sobriété, au service de près de 300 œuvres, pour raconter une histoire qui va par-delà Les Mille et Une Nuits. Tel est le titre et la promesse de l’exposition présentée actuellement au Louvre-Lens.
En bref
– L’exposition Il était plusieurs fois l’Orient se tient au Louvre-Lens avec près de 300 œuvres.
– Elle explore la diversité des représentations de l’Orient, du Moyen Âge à l’art contemporain.
– Objets exposés : céramiques, textiles, tapis, arts du décor, issus du Musée du Louvre et d’autres institutions françaises.
– Peintures classiques et œuvres contemporaines dialoguent pour interroger les stéréotypes et l’imaginaire européen.
– Les objets ont des vies successives, circulant entre régions et collections, changeant parfois de statut ou de fonction.
– L’exposition propose une lecture critique et vivante, confrontant passé et présent.
Un Orient pluriel

Elle ne donne pas à voir un Orient figé, mais des « orientalismes », c’est-à-dire des constructions multiples et changeantes selon les époques et les regards.
On y admire des chefs-d’œuvre de l’art islamique, exceptionnellement prêtés par le Musée du Louvre. L’incontournable bassin dit « baptistère de Saint-Louis », le non moins fameux lion dit « de Monzon », ainsi qu’une pléthore de céramiques sorties des fours d’Iznik et autres merveilles venues d’Ispahan, de Fès et du Caire.
Dès le Moyen Âge, objets et savoirs circulent entre les rives de la Méditerranée, passant des trésors d’églises aux collections princières, puis aux musées.

Dialogues entre époques
Le parcours compte aussi des tableaux signés de grands maîtres comme Jean-Auguste-Dominique Ingres, Eugène Delacroix et Henri Matisse, mais la belle idée de l’exposition réside dans son amplitude temporelle.
Elle inclut des objets façonnés à partir du Xe siècle tout en intégrant le regard d’artistes contemporains ayant un lien avec les terres où sont nées, ou qui ont inspiré, les œuvres historiques.
Le succès des Mille et Une Nuits, traduites au XVIIIᵉ siècle par Antoine Galland, a profondément façonné l’imaginaire européen de l’Orient.

Regards contemporains
Belle découverte de l’artiste iranienne Nazanin Pouyandeh, exposée dans la même salle que L’Odalisque à la culotte rouge de Henri Matisse.
Elle fait face au tableau du Franco-Palestinien Rayan Yasmineh, qui maîtrise l’art subtil d’introduire des anachronismes dans des tableaux à première vue classiques.
Ici, il peint un mirador avec vue sur un jeune homme alangui. L’exposition adopte une approche critique, interrogeant autant la fascination pour l’Orient que les fantasmes et les malentendus qu’elle a produits.

Une apothéose critique

Dans la dernière salle, on finit en apothéose. Ce sont les « Superoum » de Fatima Mazmouz, les princesses de Dalila Dalléas Bouzar, qui dialoguent avec Baya, en présence de céramiques ancestrales mais aussi modernes.
Celles, prémonitoires d’une histoire violente qui ne cesse de radoter, de l’Iranien Abbas Akbari, où l’on distingue un missile mais aussi celles de Kader Attia, qui a fait de la réparation, littéralement, un fil rouge qu’il ne faut pas chercher à camoufler.
Autant de pièces qui ne sont pas seulement présentées comme des œuvres d’art mais comme les témoins de récits construits, parfois déformés et toujours à réinterpréter.
« Par-delà les Mille et Une Nuits. Histoires des orientalismes »
Jusqu’au 20 juillet, Louvre-Lens
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« Des objets d’origine orientale ont pu être réinterprétés, parfois au prix d’une fiction historique, pour être intégrés au patrimoine français »

La directrice du département des arts de l’Islam au Louvre et co-commissaire de l’exposition éclaire les enjeux d’une relecture des récits.
LCDL : L’exposition montre que les objets ont des « vies successives ». Comment avez-vous construit cette sélection ?
Souraya Noujaim : Notre sélection de près de 300 chefs-d’œuvre vise à montrer que l’histoire des objets ne s’arrête pas à leur création, mais se déploie sur plusieurs siècles. Nous avons retenu des pièces qui ont connu de multiples circulations, parfois inattendues.
Certains objets proviennent de transactions commerciales, de cadeaux diplomatiques ou encore d’achats réalisés par des artistes lors de leurs voyages, notamment Delacroix. D’autres ont changé de statut au fil du temps. Au XIXᵉ siècle, les lois patrimoniales ne considéraient pas encore ces objets (textiles, tapis, arts du décor) comme des œuvres d’art à part entière, mais plutôt comme relevant de la manufacture.
Ces déplacements de regard sont essentiels pour comprendre leur histoire. Ils ont ainsi pu passer des terres d’Islam aux trésors d’églises médiévales, puis aux collections royales françaises avant d’intégrer les musées.
Enfin, cette exposition est aussi le fruit d’un travail collectif avec de nombreuses institutions françaises — Sèvres, le Mucem, les Arts Décoratifs, les musées des Hauts-de-France — afin de proposer un panorama plus large que les seules collections du Louvre.
En présentant les objets à travers leurs différentes époques de réception, nous montrons qu’ils ne sont pas des témoins figés du passé, mais des objets aux trajectoires vivantes, sans cesse réinterprétées.
Le « baptistère de Saint-Louis » est entouré de récits erronés. Que révèle-t-il ?
Le « baptistère de Saint-Louis » est un cas d’étude fascinant de construction d’un mythe national fondé sur un malentendu. D’un point de vue scientifique, il s’agit d’une œuvre mamelouke d’une densité de décor extraordinaire, réalisée en Syrie ou en Égypte vers 1330-1340, bien après la mort de Louis IX.
Pourtant, il apparaît dans les inventaires de la chapelle du château de Vincennes dès le XVe siècle, où il remplit une fonction concrète et prestigieuse : il servait de cuve baptismale pour les « enfants de France ». Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que l’archéologue Aubin-Louis Millin lui attribue son nom et son origine légendaire.
Ce cas dit beaucoup de la manière dont les objets ont été intégrés au récit national. L’enjeu pour le département des Arts de l’Islam est précisément de rendre visible cette construction : comprendre comment, dans un contexte de formation de l’identité française, des objets d’origine orientale ont pu être réinterprétés, parfois au prix d’une fiction historique, pour être intégrés au patrimoine.
Quel rôle jouent les artistes contemporains dans ce parcours ?
La présence d’une quinzaine d’artistes contemporains est essentielle pour proposer des lectures critiques et incarnées de l’orientalisme. Ces œuvres fonctionnent comme des contrepoints : elles déplacent le regard, interrogent les héritages coloniaux et déconstruisent les stéréotypes.
Leur rôle est de désorienter ou de réorienter le visiteur. Ils rappellent que l’histoire des représentations n’est pas close, mais toujours en cours d’écriture. Le musée ne doit donc pas être un lieu où les objets seraient « coincés dans des vitrines », mais un passeur de récits, capable de faire dialoguer passé et présent.
Dans cette perspective, l’art contemporain ne vient pas illustrer les collections historiques. Il les met en tension, les éclaire autrement et permet de maintenir vivant ce lien entre les œuvres, les histoires et les regards futurs.
