Livres.La BD arabe en effervescence

Etincelle, d’Othman Selmi. Cette étincelle, c’est celle du feu qui consuma Mohammed Bouazizi et embrasa la Tunisie en 2011. Othman Selmi a remporté le prix Mahmoud Kahil 2017 dans la catégorie BD.

En se soulevant, la rue arabe a levé la chape de plomb qui pesait sur la bande dessinée. C’est à cette éclosion que nous convie le musée de la BD d’Angoulême avec l’exposition “Nouvelle génération, la bande dessinée arabe aujourd’hui”, réunissant 48 bédéistes provenant de dix pays.

Bien qu’organisée géographiquement, par pays et ­régions, l’exposition “Nouvelle génération, la bande dessinée arabe aujourd’hui” s’attache à rendre manifeste ce qui relie les artistes originaires du Maghreb et du Proche-Orient, au-delà des ancrages nationaux. Car, ainsi que le précise le co-commissaire Jean-Pierre Mercier, “la scène BD arabe actuelle doit compter entre 200 et 300 artistes, qui se connaissent tous. Ils se sont ­rencontrés lors des festivals qui ont fleuri un peu partout dans la région ces dernières années, en Algérie, en Egypte, au Liban, où ils ont participé aux mêmes ateliers de création. Et, souvent, ils publient dans les mêmes revues, qui sont d’ailleurs ouvertes aux contributeurs occidentaux.”

Un vent de jeunesse

Les 48 bédéistes réunis au musée d’Angoulême ­présentent en effet de nombreuses caractéristiques communes, même si leurs influences sont diverses : école franco-belge, comics américains, mangas, BD alternative… Nés entre 1975 et 1995, ces auteurs sont jeunes, citadins, formés pour l’essentiel dans des écoles d’art, mais ils ne vivent pas de leurs BD. Ils exercent des professions variées : illustrateurs, bien sûr, mais aussi designers, musiciens, ingénieur ou dentiste… Ils ont ­suivi de près les soulè­vements qui ont agité leurs pays respectifs. Ce sont avant tout les remuants rejetons de ces rues arabes qui, à partir de 2010, ont occupé les places, couvrant les murs de slogans et de graffitis.

Car c’est bien elle, la rue arabe, qui est au centre des œuvres de ces enfants du numérique, d’abord diffusées sur les réseaux sociaux. La rue, dans tous ses états. Et, en premier lieu, la ville – leur ville –, avec la vie comme elle va... ou pas. Casablanca et ses quartiers populaires, pour Rebel Spirit, alias Mohammed El Bellaoui, auteur du Guide casablancais. Tunis et la révolution pour Noha Habaieb. Ou, pour Mohammed Shennawy, Le Caire et ses embouteillages. La ville, donc, non comme décor ni prétexte, mais comme espace partagé et propriété collective. Avec ses anonymes, ses citoyens ordinaires qu’accablent la misère, la répression ou la pollution : “taxistes”, gardiens, vendeurs à la sauvette, couples se promenant, ménagères vaquant à leurs occupations ou gosses tapant dans un ballon…

Une rue qui, dans la majorité des planches, parle le ­dialecte, quand elle ne vocifère pas en argot ! Fini l’arabe standard et châtié des magazines destinés aux enfants dans les années 1950 à 1970. Fini les Sindibad, Samir ou Al-Arabi as-Saghir, produits par des gouvernements en mal de formatage des jeunes consciences. Les bédéistes actuels écrivent dans leur langue, la langue de tous les jours, avec ses particularismes locaux. Au risque de ne pas pouvoir être compris par un vaste lectorat.

Monologue-dialogue d'Omar Khouri. Polyvalent, cet artiste libanais, membre du collectif Samandal, s'adonne à la peinture, au cinéma et à la musique

Les femmes à l’honneur

Avec audace, souvent, et humour, parfois, ils explorent des sujets jusque-là tabous, à la croisée de l’intime et du social : la sexualité, l’homosexualité, les violences ­domestiques, le corps, les rapports femmes-hommes, des thématiques mixtes, en quelque sorte, pour des artistes qui le sont également.

Car nombre de bédéistes actuels sont des femmes, et la sélection proposée par le musée de la BD le montre bien. Ces dernières ont investi les collectifs, quand elles ne les ont pas créés. Ainsi, les Algériennes Rym Mokhtari et Nawel Louerrad, à l’origine de 12 Tours, ou la Tunisienne Noha Habaieb, cofondatrice du collectif Lab619. Citons aussi la Libanaise Lena Merhej, fondatrice de la revue trilingue Samandal, salamandre qui fait un peu figure de “grand ancêtre”, puisqu’elle a été lancée en 2007 – donc avant les soulèvements. Mais certaines ont préféré travailler en solo et fait d’autres choix de diffusion. C’est le cas de la Libanaise Zeina Abirached, qui a confié ses albums à des éditeurs français. Ou encore de l’Egyptienne Deena Mohamed, dont la super-héroïne Qahera, revêtue d’un hijab, bataille à la fois contre l’islamophobie et la misogynie. Les planches de cette dessinatrice, actuellement en résidence à ­Angoulême, paraissent sur le site qu’elle a créé.

C’est à cette liberté qui souffle sur les pays arabes et surfe sur la censure que nous invite cette exposition. Liberté tous azimuts, graphique, langagière, politique. Mais qui est loin d’être gagnée, ainsi qu’en témoignent de récentes pressions de la part de gouvernements ou de groupes religieux. Sans parler du danger que courent les artistes syriens. Pour humer cette effervescence nouvelle et prendre la mesure des libertés qui se ­dessinent ici ou là dans le monde arabe, allez donc faire un tour du côté d’Angoulême ! 

Les Passants, de Brahim Raïs. Dans cet album sans texte, où dominent les tons bruns et noirs, le bédéiste marocain dénonce sans détour la guerre.

Un foisonnement de collectifs 

Depuis 2011, le neuvième art a vu éclore de nombreux collectifs. En Egypte, Tok Tok a lancé le mouvement, suivi, en 2013, par Lab619 en Tunisie et Skefkef au Maroc, puis, en 2015, par Masaha (Irak), Garage (Egypte) et Habka (Libye). Pourquoi se regrouper ainsi ? L’absence de structures d’édition et de diffusion indépendantes dans la région étant criante, la forme associative a permis aux artistes d’obtenir des financements privés. Afin de publier des revues, mais aussi d’organiser des tables rondes, des ateliers de formation et des festivals. Ainsi, Tok Tok est à l’origine du festival CairoComix, dont la quatrième édition aura lieu cette année. D’autres collectifs existent uniquement sur le Net, tels 12 Tours en Algérie, Ramadan Hardcore au Maroc ou Comic4 Syria.

Pour préparer ou poursuivre votre visite à Angoulême,

Jouha et la poule, de Noha Habaieb. Formée à l’école de BD de Liège, la dessinatrice a cofondé la revue Lab619, née dans le sillage de la révolution tunisienne.

La Plage, de Rym Mokhtari. Enseignante en typographie, l’artiste a créé avec deux autres bédéistes algériens le webzine 12 Tours.

L’Histoire avec un grand H, de Zineb Benjelloun. H comme humour aussi pour cette trentenaire qui, quand elle ne dessine pas des portraits, croque les villes marocaines.

NOUVELLE GENERATION, LA BANDE DESSINÉE ARABE AUJOURD’HUI : Jusqu’au 4 novembre, à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, 121, rue de Bordeaux, 16000 Angoulême. Tél. : 05 45 38 65 65

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