Maroc.L'heure de la reddition des comptes a sonné

Crédit photo : MAP

Sous l’impulsion du roi, le gouvernement a engagé plusieurs chantiers visant à lutter contre la corruption et à renforcer l’intégrité. Une volonté de transparence dans l’espoir de regagner la confiance du peuple. C’est loin d’être gagné

“La responsabilité confère à l’homme de la grandeur”, écrivait l’Autrichien Stefan Zweig. Or, s’il est une denrée rare dans les milieux politiques marocains aujour­d’hui, c’est précisément l’esprit de responsabilité. Il a fallu que le roi tape du poing sur la table pour que le chef du gouvernement sorte de sa léthargie et mette la pression sur ses ministres, afin de lancer une vaste opération “mains propres” au sein de tous les départements. Il a fallu que le monarque y mette du sien pour que des responsables, appartenant à la classe des ­“intouchables”, soient l’objet d’enquêtes fouillées.

Respect de la présomption d’innocence

Est-ce le début de la fin de l’impunité au Maroc ? Les dossiers portés devant la justice, les rapports remis au président de la Cour des comptes et la kyrielle de responsables interdits de quitter le territoire laissent entendre que le pays est à un tournant majeur d’une longue et douloureuse lutte contre la corruption, notamment chez les hauts fonctionnaires et les élus. Si l’heure de la reddition des comptes semble avoir sonné, ce n’est malheureusement ni le fait d’un gouvernement amorphe, ni celui des instances de régulation et autres contre-pouvoirs. C’est, encore une fois, grâce à l’implication personnelle du monarque. Cela souligne la fébrilité des services de police et des auditeurs de boucler au plus tôt les dossiers qui leur ont été soumis. Et ce, bien avant la destitution du ministre des Finances, Mohamed Boussaïd, qui s’est révélé être le responsable en chef d’une série de dysfonctionnements (pour ne pas dire plus), au sein de nombreux départements.

Dans le cadre de l’application du principe de la reddition des comptes, les législatures de nombreux ministres – dont celui de l’Education (tout le monde a à ­l’esprit le scandale du Plan d’urgence pour la réforme de l’enseignement et ses 45 milliards de dirhams, dont une grosse partie évaporée dans la nature) – sont passées au peigne fin pour identifier qui a fait quoi dans les affaires de détournements avérées de plusieurs gros marchés.

Ce n’est pas le fait qu’il s’agisse d’élus de première classe, de très hauts responsables et autres gradés ­réputés “intouchables” (grâce notamment à leurs connexions familiales) qui explique la discrétion dont font preuve les enquêteurs, mais plutôt la volonté au plus haut niveau de l’Etat de respecter la présomption d’innocence jusqu’au bout. Les dérapages de la campagne d’assainissement des années 1990 sont encore dans tous les esprits. D’où la pédagogie privilégiée, qui consiste d’abord à comparer les rapports des inspections générales des différents départements ministériels avec ceux de l’administration territoriale et de l’inspection générale des Finances. Les banques ont été sollicitées pour mettre à disposition des enquêteurs toutes les informations nécessaires concernant les hauts responsables concernés. Les comptes bancaires et les mouvements de capitaux suspects ont d’ores et déjà permis de lever quelque peu le voile sur bien des dossiers délictueux, qui attendent de passer devant le parquet, lequel se fera le plaisir de convoquer tout ce beau monde à la barre.

De fortes résistances

Cette opération “mains propres”, pilotée par le roi en personne, devrait constituer un tournant majeur dans la gouvernance du pays. Tant au sein de l’exécutif que de l’administration territoriale et des grands offices ­publics. Depuis quelques années, les plus hautes autorités marocaines ont fait de la moralisation de la vie ­publique la première des priorités, mais sans grand succès, en raison de fortes résistances de ceux qui n’ont jamais eu à rendre des comptes. Question de mentalité ou manque de courage politique ? Un peu des deux.

Cela reste très difficile de mettre en lumière une ­profonde collusion entre les partis politiques et les ­milieux économiques, évidemment peu enclins à corriger un “système” qui sert leurs intérêts. Le plus grave, dans cette affaire, c’est que cette corruption ­systémique et les inégalités sociales se nourrissent mutuellement, renforcent la désillusion populaire et constituent un terreau fertile à la montée d’une “mafia” de politiciens eux-mêmes largement corrompus.

La défiance est toujours de mise

Si la défiance est toujours de mise, c’est que, depuis longtemps, le peuple marocain broie du noir et, gagné par le malaise, ne croit plus en rien. Même cette rigueur inéluctable est battue en brèche par les Cassandre de tout poil, maîtres-penseurs intéressés des réseaux ­sociaux, encouragés par les maquignons de la chose ­publique qui ne voient que le chaos comme solution pour échapper à la reddition des comptes. A défaut de garantir le pouvoir par les urnes, on compte désormais sur le pouvoir de la rue pour favoriser un improbable choc frontal entre le pays réel et le pays légal.

Bien qu’ils soient directement responsables des ­lacunes et qu’ils se soient engraissés à l’ombre de la monarchie, les apprentis sorciers du Parti de la justice et du développement se gargarisent encore de défendre le “peuple” contre la corruption. Les islamistes se délectent toujours d’une absurde posture tribunitienne. La gauche, repue, se pourlèche les ­babines des avantages gagnés, et les partis traditionnels, laminés, n’ont plus droit à la parole. Pendant ce temps-là, le Parlement, dont la dernière constitution vient de renforcer les pouvoirs, répugne toujours à user du droit que le peuple lui confère pour dénoncer la corruption de l’exécutif, d’amender les perspectives de son projet ou de taper sur la table quand il le faut.

“La trahison trahit le traître”

Il est assez significatif que les politiques soient souvent, et de plus en plus, qualifiés de “traîtres” par le peuple. Aujourd’hui, ce dernier a le regard tourné vers la monarchie, convaincu que “l’ennemi” doit rendre gorge. Ces responsables ont trahi leur patrie, le pacte de responsabilité censé les lier aux citoyens. Ils doivent payer. Et cher. De toutes les façons, comme le pensait si justement Victor Hugo : “Toujours la trahison trahit le traître, jamais une mauvaise action ne vous lâche sans rémission pour les coupables, et le jour vient où les traîtres sont odieux même à ceux qui profitent de la trahison.” 

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